Jeudi 28 janvier 2010 4 28 /01 /Jan /2010 18:03
Cadres noirs,
écrit par Pierre Lemaitre.
 
A paraître le 3 février 2010.

Alain Delambre est un cadre de cinquante-sept ans anéanti par quatre années de chômage sans espoir. 
Ancien DRH, il accepte des petits jobs démoralisants. À son sentiment de faillite personnelle s’ajoute bientôt l’humiliation de se faire botter le cul pour cinq cents euros par mois… 
Aussi quand un employeur, divine surprise, accepte enfin d’étudier sa candidature, Alain Delambre est prêt à tout, à emprunter de l’argent, à se disqualifier aux yeux de sa femme, de ses filles et même à participer à l’ultime épreuve de recrutement : un jeu de rôle sous la forme d’une prise d’otages. 
Alain Delambre s’engage corps et âme dans cette lutte pour regagner sa dignité. 
S’il se rendait soudain compte que les dés sont pipés, sa fureur serait sans limite. 
Et le jeu de rôle pourrait alors tourner au jeu de massacre.




Lu en quelques heures, ce roman est pour moi un chef-d’œuvre. « Un chef d’œuvre », j’ai beaucoup de mal à expliquer ce que j’entends par là : je n’entends pas un chef d’œuvre comme le sont les écrits de Dumas père ou de Zola – la plume de Pierre Lemaitre n’atteint pas ces niveaux -, mais plutôt un chef d’œuvre de société. Si le style et le vocabulaire employés ne sont pas originaux, si le thème même – le chômage et ses conséquences – nous semble terriblement familier, l’auteur a su écrire un roman d’une grande finesse. Bouleversant, poignant, perturbant, dérangeant, attachant, désespérant, violent - sont autant d’adjectifs pour le qualifier ; mais il est surtout terriblement ancré dans la réalité.

 

Quelle réalité ? Pour faire simple, celle de ces dernières années : un taux de chômage en hausse et 10% de français qui détiennent 61% de la richesse nationale. Ce roman en est une des conséquences – une des plus extrêmes. Je pense que Pierre Lemaitre a fait preuve d’un grand art en réussissant à écrire sur ce thème un roman très noir mais très crédible, et peut être même trop réel (…).

« Je mesure mon utilité sociale au nombre de mails que je reçois. Au début, d’anciens collègues de chez Bercaud m’envoyaient des petits mots auxquels je répondais tout de suite. On papotait. Et puis, je me suis rendu compte que les seuls qui m’écrivaient encore étaient ceux qui s’étaient fait virer. Des copains de promo en quelque sorte. J’ai arrêté de répondre. Ils ont arrêté d’écrire. D’ailleurs, globalement, tout s’est raréfié autour de nous. (…) Les gens se sont peut-être un peu fatigués de nous. Et nous d’eux. Quand on n’a pas les mêmes soucis, on n’a pas les mêmes plaisirs. »

Si dans le roman Alain tombe au piège, je pense qu’en réalité ce qu’essaye de nous faire comprendre l’auteur, c’est que le piège s’est déjà refermé sur lui depuis longtemps. Le reste n’étant plus que de vagues conséquences. Ce piège véritable est celui d’une société capitaliste qui condamne de plus en plus les séniors au chômage. Regardez le journal télévisé, et vous aurez un aperçu du thème du roman.

 

Les chapitres sont au nombre de trois, « Avant » ; « Pendant » ; « Après ». Simples, mais percutants. A l’image du roman.

 

A cinquante ans, Alain – qualifié pour être DRH – accuse quatre ans de chômage et de petits boulots de misère. Il bosse. Il bosse comme un forcené pour se maintenir la tête hors de l’eau, acceptant n’importe quel job. Il est humilié. Fatigué. Dépressif et anéanti. Il a un appartement à payer, des dettes à rembourser, une vie à vivre. Comment s’en sortir ? Il a une femme. Des enfants. Mais il n’a plus de dignité. Désespérément, il s’accroche. Alors, quand on lui fait croire qu’il a toutes ses chances d’être embauché dans une grande entreprise en tant que cadre, il se donne corps et âme afin de réussir. Réussir, coûte que coûte.

« Nicole me sourit. Ce sourire de mon amour. C’est toute ma raison de me battre et de souffrir. Je peux mourir pour cette femme. »

Le lecteur entre dans l’histoire d’une manière simple, rapide, agréable et efficace. J’ai trouvé la plume de l’auteur parfaitement adapté au personnage. Le langage est familier, sans être simple. Le narrateur est toujours interne à l’histoire, ce qui nous offre un point de vue intéressant : l’intensité des sentiments est plus forte, les descriptions plus réelles, les problèmes plus dramatiques, etc. Le premier chapitre est narré par le personnage central, Alain Delambre. Un choix qui s’avère très efficace : son passé et son présent sont évoqués d’une manière rapide mais très personnelle, ce qui nous aide à comprendre le personnage, à le cerner et, d’une certaine manière, à entrer dans sa peau et s’approprier ses problèmes, qui deviennent petit à petit les nôtres. Le lecteur brûle d’avancer dans l’histoire tout autant qu’Alain brûle de sortir du chômage.

« Je pense que ce matin, elle pleurait, je n’ai pas eu le courage de la toucher. »

J’ai été captivé, les pages se tournant de plus en plus vite. J’ai flairé le piège dans lequel tombait Alain, sans pour autant le deviner pleinement. Le scénario est réellement bien écrit – les détails sont très réfléchis, aussi bien dans leur dimension matérielle que psychologique.

« Installé à une table tout au fond de la plus grande salle, j’ai ouvert devant moi mon ordinateur portable. Pendant que le système démarre, je bois un café infect : je suis à un buffet de gare. A cette heure-ci, hormis quelques balayeurs togolais qui font la pause en rigolant, la pègre de l’aube est composée de poivrots insomniaques, d’ouvriers de nuit qui sortent du boulot, de chauffeurs de taxi, de couples épuisés, de jeunes gens défoncés. La population qui débute la journée est franchement démoralisante. Dans cette salle, je suis le seul à bosser mais je ne suis pas le seul à être en perdition. »

Tout est si vraisemblable que l’on ne peut s’empêcher d’être terrifié. La situation d’Alain pourrait devenir la nôtre un jour.

« Quand le bûcheron entre dans la forêt avec sa hache sur l’épaule, les arbres disent : le manche est des nôtres. »

Le roman est emprunt d’espoir, et cela m’a marqué. L’espoir, si humain. Si navrant. Qui n’a jamais espéré de toutes ses forces ? Qui ne s’est jamais senti désespéré ? Le roman nous offre quelques réflexions sur cette notion, « l’espoir ».

« Il a des côtés marrants, Charles. Par exemple, il ne sait pas combien de temps il est resté inscrit sur les listes d’attente des HLM, mais il compte avec précision le délai écoulé depuis qu’il a renoncé à renouveler sa demande. Cinq ans, sept mois et dix-sept jours au dernier décompte. Ce qu’il calcule, Charles, c’est le temps qui s’est écoulé depuis qu’il n’a plus aucun espoir d’être relogé. « L’espoir, dit-il en levant l’index, est une saloperie inventée par Lucifer pour que les hommes acceptent leur condition avec patience. » »

On y trouvé également de nombreuses références à de grands auteurs tels que Bergson, Celine, Kant, Proust, Sartre (...), ce qui est très agréable lors de la lecture. Je rappelle que Pierre Lemaitre est un écrivain français.

Roman bouleversant, car terriblement humain. Amour, fraternité, courage, espoirs. Roman terrifiant, car terriblement humain. Echecs, humiliations, souffrances, détresse.

Réel. 

Je vous laisse découvrir un autre avis : Lire et Délires.
 

 Je remercie vivement les éditions http://www.elbakin.net/images/logo_calmann-levy.gifainsi que http://2.bp.blogspot.com/_Vo5wHR1g-U4/Sm7wcyI6AhI/AAAAAAAAAHs/Scfyooz4YZ8/S187/logobob01.jpgqui m'ont permis de découvrir ce très bon roman dans le cadre d'un partenariat. Suite à cette lecture, j'ai terriblement envie de découvrir les deux autres ouvrages de Pierre Lemaitre!

 

Par Jennifer - Publié dans : Littérature française, XXIème siècle
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