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24 avril 2013 3 24 /04 /avril /2013 22:16

 

Tu seras partout chez toi


Ecrit par Insa Sané

Publié le 7 novembre 2012 chez Sarbacane.

Format broché 135 x 215 mm, 240 pages.

 

 

 http://1.bp.blogspot.com/-RP7zZ_TfP8Y/UWCm5nw8W4I/AAAAAAAAA4w/TIKvAUMgv0o/s1600/Tu+seras+partout+chez+toi,+d'Insa+San%C3%A9.jpg

Si tu dois t’en aller pour toujours, pars le matin, très tôt, comme Hansel et Gretel. 


Avant de m’abandonner, papa m’a dit : «Tu seras partout chez toi !» Mais, à 9 ans, on n’est pas costaud, même quand on se croit dur comme fer. À 9 ans, le pays que l’on chérit a le visage de « mon amoureuse ». Je le sais parce que j’ai 9 ans, et Yulia… Dieu que je l’aime ! Yulia, je la connais depuis le jour où on a coupé le cordon à mon nombril pour l’ancrer au sien. Donc, mon oiseau de fer a atterri de l’autre côté de la Terre, chez tata Belladone et tonton Chu-Jung. Mais « mon chez moi » je le retrouverai, quitte à faire les pires bêtises pour y aller ! Qu’importent les gorgones et les récifs, grâce à Lamia, la fille du voisin – le passeur du Styx –, je partirai…

 

 

 

 

Sény est un petit garçon de neuf ans joueur et curieux, plein de vie et d'amour. C'est un enfant comme tant d'autres, épanoui et choyé. De son babillage trop sérieux pour ne pas donner le sourire, il nous emmène au coeur de son univers rythmé par la fantaisie et l'inventivité, auprès de ses amis et surtout, de son amoureuse. Parce qu'à neuf ans on a le droit d'aimer, et que c'est peut-être même mieux d'aimer à cet âge là. C'est plus rigolo ! 

Un jour cependant, ses parents lui mettent une valise de carton dans les bras. "Où est-ce qu'on va, Papa ?" Est-il puni ? Ses parents ne l'aiment-ils donc plus ? Pourquoi l'abandonnent-ils ? Pourquoi doit-il partir, seul ? Sény ne comprend pas et ses parents, étouffés par le chagrin, ne parviennent pas à lui répondre.

Recueilli par son oncle et sa tante dans un pays inconnu, Sény ne parvient pas à oublier son "chez-moi", à vivre loin de ses parents, de ses amis, de son amoureuse. Surtout, il ne comprend pas cette nouvelle vie qu'on lui impose. Alors il va lutter, de toute la force de ses neuf ans, contre ce monde d'adultes : un combat contre l'absence et l'incompréhension. 


"Mon grand garçon. Ce n'est pas une punition : c'est une récompense. Tu vas de l'autre côté du monde. Qu'est-ce que j'aimerais être à ta place ! L'Odyssée d'Ulysse ou les Voyages de Gulliver, ce sont des promenades de santé à côté de ce que tu vas vivre ! Je suis sûr que sur ta route, tu apercevras le titan Atlas portant la voûte céleste sur ses épaules... Oh, la chance ! Tu sais, ce n'est pas facile d'atteindre le pays où tu te rends. Beaucoup de gens ont tenté d'aller là-bas, mais très peu ont réussi. Ton oncle et ta tante sont arrivés à bon port. Et je sais que toi, tu y arriveras aussi. Tu es plus courageux que le soldat de plomb et, bientôt, des ailes te pousseront sur les épaules et tu sauras t'échapper de n'importe quel dédale - tu te souviens de Dédale, hein?... Oui mon garçon, sans te brûler les ailes. Tu sais, dans le pays où tu vas, les hommes marchent en lévitation. Tu comprends ce que ça veut dire, hein ? Oui, ils se déplacent au-dessus du sol ! Tu veux apprendre à marcher dans les airs ? Là-bas, tu pourras. Mon chéri, si tu ne pars pas, tu risques de finir comme le serpent... le dragon condamné à marcher sur le ventre... Tu te souviens, n'est-ce pas ?"


Insa Sané se révèle un excellent conteur car il parvient à rendre avec justesse la personnalité et les émotions d'un petit garçon déboussolé au travers d'une aventure qui entremêle extraordinairement la réalité et l'imaginaire fantastique de l'enfance. J'ai adoré retrouver tout au long du récit des références aux mythologies grecques et romaines, aux épopées fantastiques, aux légendes extraordinaires et autres contes anciens : Sany, bercé par les belles histoires de son père, trouve dans celles-ci la force de comprendre la réalité. Ainsi, ces légendes de notre passé ne sont pas que de simples clins d'oeil au lecteur, ce sont de véritables outils de compréhension pour ce petit bonhomme qui cherche des réponses à ses inquiétudes dans les exploits d'Ulysse ou qui essaie de comprendre ses erreurs au travers des aventures de la brebis de Monsieur Seguin. 


"Mais ne t'en fais pas, Yulia ; puisque je dois te quitter ce jour, je le ferai avant que la nuit ne s'endorme. 

Très tôt. On n'aura jamais à se dire adieu. TOI ? Ne te retourne pas. JAMAIS ! Va de l'avant. TOUJOURS ! Tant pis pour les larmes. Tant pis pour nous. Tant pis pour les espoirs fous d'un "Il était une fois" qui nous aura laissés sur le bas-côté. Tu m'aimeras plus loin. Je t'aimerai ailleurs. Ensemble, on tournera la page du plus beau des romans - sans tristesse ni rancoeur. Demain sera heureux. Promis ! Juré ! Juré ! Craché ! En vérité, l'éternité est aussi éphémère qu'un "Je t'aime" suspendu entre la vie et la mort.

Ne t'en fais pas, Yulia, je t'aimerai toujours, parce qu'il ne faut jamais dire "J'aimais"."


Tu seras partout chez toi est le récit d'une confrontation poignante avec une réalité inavouable ainsi qu'une magnifique fable moderne autour du deuil et de l'absence. Le récit est empreint de poésie, ce qui le rend très beau malgré les événements tragiques que l'on devine dès les premières pages. Insa Sané raconte ainsi avec beaucoup de douceur les événements vécus par Sany et sa plume, d'une grande finesse, parvient à imiter le parler enfantin sans le singer. Au fur et à mesure de son histoire, Sany développe des réflexions très pertinentes et enrichissantes sur l'absence et la signification du mot "partir". Ces réflexions, très touchantes et poétiques sous la plume innocente et naïve de Sany, n'en sont pas moins profondément matures. Cependant, il s'agit d'une maturité inconsciente liée à la douleur ainsi qu'à la nécessité de comprendre et de trouver des réponses à l'extrême solitude à laquelle il est abandonné. 


"Il fallait que je nage tout droit, très vite, et sans chercher à savoir s'il me resterait assez de force pour le retour. Alors j'ai battu des mains, des pieds, à toute allure. Il pouvait y avoir, tapis dans les profondeurs, un crocodile au tic-tac rancunier, une sirène cantatrice, un monstre du Loch Ness ou je ne sais quelle autre menace, mais tant pis !

Nager toujours plus vite, toujours plus loin. Nager à contre-courant. Mener un combat contre les eaux et contre soi-même... Mètre après mètre, foulée après foulée, effort après effort, j'ai posé un ongle, puis un doigt et enfin une main sur la valise. C'est seulement là que j'ai repris mon souffle...et que j'ai eu le temps de prendre vraiment conscience des dangers que j'avais bravés pour la sauver, ma valise. La valise en carton."


En conclusion, Tu seras partout chez toi est un très beau roman ainsi qu'un merveilleux conte inspiré des légendes du passé. C'est un texte qui peut-être proposé aux plus jeunes car le narrateur est un enfant et s'exprime comme tel, toutefois il est confronté à une réalité douloureuse qui l'oblige à puiser dans les berceuses de son père des enseignements pour affronter les obstacles de la vie, de ce fait c'est un texte qui peut également être apprécié par des adultes. La plume d'Insa Sané est légère et très imagée, le récit est triste mais beau malgré tout. C'est un roman enrichissant que l'on peut conseiller à tous sans hésitation. 

 

""Chez moi", des jeux idiots en sandalettes, des culottes trouées pour laisser respirer l'aventure, les cheveux qu'ont pas vu le peigne depuis la première carie sous la langue qui fourche dans des gros mots écorchés vifs comme on grimpe aux arbres de vie pleins de fruits interdits d'en prendre de la graine on est l'oeuf et la poule on est neuf on a neuf ans alors en avant toutes dents dehors les ailes poussées vers le soleil c'est du vent c'est l'Harmattan on a tué l'armateur en jetant l'ancre de nos récits on se souvient on oubliera sans doute les chemins qui mènent à ce pays sans route, en route !"

 

Je remercie très sincèrement la maison d'édition Sarbacane pour la confiance dont elle m'horore.

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22 avril 2013 1 22 /04 /avril /2013 16:09

CVT Le-plus-petit-baiser-jamais-recense 4254

 

Le plus petit baiser jamais recensé


Ecrit par Mathias Malzieu

Publié le 20 mars 2013 aux éditions Flammarion.


 

 

 

L'histoire d'amour entre une fille qui disparaît quand on l'embrasse et un inventeur dépressif. Alors qu'ils échangent le plus petit baiser jamais recensé, elle se volatilise. Aidé d'un détective à la retraite et d'un perroquet hors du commun, l'inventeur part à sa recherche.

 

 


 

Mathias Malzieu est célèbre pour ses romans mais également grâce au groupe de rock français Dionysos dont il est le chanteur. La mécanique du coeur, ouvrage publié en 2007 chez Flammarion, a largement contribué à la popularité de l'écrivain et ce sont les nombreux avis positifs que j'ai lu ces dernières années à propos de cet ouvrage qui m'ont donné envie de découvrir la plume de Mathias Malzieu au travers de son dernier roman intitulé Le plus petit baiser jamais recensé, paru en mars 2013.


"Un éclair de peut-être, violemment joyeux."

 

Le plus petit baiser jamais recensé est un roman très court de moins de 150 pages. Le texte est très aéré avec des marges importantes, des sauts de lignes plus que fréquents et des pages entières totalement vierges entre chaque chapitre. Ce fut une première déception, puisque ce roman est tout de même vendu 17€50. Mais oublions cet aspect financier, l'excellence d'un texte de dépend pas de sa longueur - je songe par exemple à la talentueuse nouvelle  La Tombe des lucioles écrite par Akiyuki Nosaka en 1967 - et c'est très impatiente et enthousiaste que j'ai commencé la lecture de ce roman.


"Il existe des femmes dont le mystère s'évente d'un seul coup lorsqu'elles se mettent à rire. Comme si quelqu'un allumait des néons de salle de bains au milieu d'une forêt de conte de fées.

Toi, tu fais pousser des forêts de conte de fées dans un bouquet de néons."


Hélas, dès les premières pages je fus désenchantée. J'attendais une plume poétique voire même lyrique, des mots envoûtants et qui chantent sous les yeux. J'attendais beaucoup de qualité, et n'en trouvait aucune. Ces premières pages furent pour moi d'une incroyable cruauté. Devais-je en vouloir à l'auteur ou à ses admirateurs ? La promesse d'un récit magique, rêveur et plein d'enchantement n'était pas tenue ! Je me suis trouvée face à un texte très fade et prétentieux, dont la construction méprise certaines règles de syntaxe élémentaires - je pense par exemple à l'expression de la négation - et dont le vocabulaire banal et souvent grossier m'a semblé spontané et profondément irréfléchi. C'est un texte qui se veut moderne et impulsif, mais la modernité est-elle l'expression recherchée du rêve et de la beauté ? N'est-ce pas justement cette modernité affligeante que l'on cherche à oublier lorsque l'on se plonge dans un livre ? Sous couvert d'un ton frais et léger, presque joyeux, Mathias Malzieu raconte une histoire originale mais qui ressemble plus à une anecdote de comptoir qu'à une nouvelle savamment imaginée, tant le récit manque de profondeur et de saveur. Les personnages ne sont que très peu décrits physiquement et l'on s'attarde encore moins sur leur personnalité ou leur histoire. Les sentiments sont eux-aussi très superficiels et dénués d'intérêt car le narrateur tombe éperdument amoureux d'une image ! Qu'importe le prénom, la voix ou l'esprit : on s'attarde sur le visuel, sur l'esthétisme convenu de la jeunesse dansante, sans chercher à voir au-delà. Toujours cette modernité abrutissante ! 


"Étais-je suffisamment armé pour affronter mes démons ? Les fées-romones pouvaient bien me planter leur baiser-flèche en plein corps, mon coeur, lui, logeait dans les douves d'un château coffre-fort dont j'avais avalé la clé."


Je fus encore plus déçue par la poésie artificielle du texte. En effet, l'auteur s'est efforcé de masquer la médiocrité de sa plume par une illusion littéraire permanente, alliant le pouvoir des métaphores à des jeux de mots faciles. Les personnes, les objets, les sensations : chaque élément de ce texte est sujet à une transformation conceptuelle, chaque mot est déguisé par un autre. C'est le grand bal masqué des mots ! Il y a certes quelques jolies trouvailles métaphoriques, mais bien trop peu pour mettre en évidence un quelconque talent justifiant d'un tel choix stylistique. Maltraitées par un écrivain peu scrupuleux, les figures de style sont employées et déployées outre mesure, et font fonction de maquillage à un texte dénué de profondeur et de charme. J'étais usée de tant d'esthétisme forcé. 


"Après des mois d'efforts quotidiens, l'appartement de la rue Brautigan se transforma en atelier. J'avais commencé par faire pousser des fleurs d'harmonica sur le plancher. J'en récoltais environ un par semaine. Puis ce fut le tour des ukulélés, d'une très vieille guitare du Mississippi et d'une famille de skateboards. Je m'étais même lancé dans l'élevage d'écureuils de combat, qui nichaient dans le grenier de l'immeuble. Du chauffage pour l'esprit, des outils pour retrouver le courage d'inventer. Je n'avais pas le choix et je le savais."


Enfin, je suis restée insensible à la bizarrerie de l'histoire. Certains lecteurs qualifient ce texte de loufoque, d'autres évoquent la magie des rêves... Ces définitions ne s'accordent pas selon moi avec ce texte, qui n'est pas aussi outrageusement fantaisiste que certains le prétendent. En vérité, il s'agit d'une histoire très banale que l'auteur a entrepris de rendre originale par l'introduction d'éléments farfelus. Malheureusement, ces éléments sont tout juste survolés et il est donc très difficile de les imaginer, et même de les mémoriser. Ainsi, même l'extravagance du texte manque de profondeur et je ne me suis pas prise au jeu de l'auteur. 


"Ce souvenir avait fait pousser une fleur étrange au fond du trou d'obus qui me servait de coeur. Ce n'était qu'une rose à la con, à peine un coquelicot. Mais c'était joli à regarder dans les décombres. Elle me donnait de la force."


Je ne retiens de ce texte qu'une histoire d'amour esthétiquement agréable, bien que franchement fatigante, et qui manque singulièrement de charme et de profondeur. De plus, une histoire d'amour naissante entre une jeune femme qui disparaît fréquemment et un jeune homme abasourdi par la situation mais néanmoins amoureux n'a rien de nouveau ! Le roman Et si c'était vrai, écrit par Marc Lévy il y a quelques années, propose une histoire similaire sur le fond mais bien plus touchante et sincèrement mieux écrite ! 

 

Je remercie vivement les éditions Flammarion pour la confiance dont ils m'honorent. 

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21 avril 2013 7 21 /04 /avril /2013 16:56

 

Les femmes n'aiment pas les hommes qui boivent


Ecrit par François Szabowski

Publié le 1er mars 2012 aux éditions Aux Forges de Vulcain.

Format 13 x 20 cm, 292 pages.

 


 

http://www.auxforgesdevulcain.fr/wp-content/uploads/2013/03/9782919176083-280x434.jpg

 

Les femmes n’aiment pas les hommes qui boivent suit les aventures rocambolesques d’un jeune homme qui, convaincu par les idées de son temps que l’homme n’obtient sa dignité que par le travail, décide de réussir par tous les moyens à décrocher un emploi, aussi abrutissant soit-il. Sa bêtise et sa mesquinerie, doublées d’un art consommé de l’intrigue, provoquent une série de catastrophes qui l’amènent à revoir ses ambitions à la baisse, et le poussent in fine à explorer tout l’éventail du parasitisme, en profitant sans scrupule de la naïveté de son entourage.


Portrait d’un Candide à l’innocence feinte, Les femmes n’aiment pas les hommes qui boivent est le tome 1 du roman-feuilleton Le Journal d’un copiste, dont il regroupe les 180 premiers épisodes.

 

 


 

J'ai adoré ce roman tout à fait original de par sa forme et son histoire ! En effet, Les Femmes n'aiment pas les hommes qui boivent, également dénommé Le Journal du copiste, fut initialement publié sous la forme d'épisodes journaliers que François Szabowski écrivait en s'inspirant d'une expérience professionnelle qui ne devait durer que deux mois. Il s'agissait donc d'une courte fiction, s'inspirant de la réalité tout en la déformant à loisir et qui divertissait agréablement son auteur. Cependant, au terme de son expérience professionnelle, ce dernier a réalisé que le personnage qu'il avait créé lui plaisait beaucoup et a décidé de poursuivre l'écriture de son journal, qui est aujourd'hui devenu un roman enthousiasmant ! Ce roman, respectueux de ses origines, se présente donc sous le forme de courts épisodes qui ensemble composent le journal de François Chabeuf, un homme dans la force de l'âge pour lequel l'expression "le travail, c'est la santé" est, plus qu'une philosophie, un véritable art de vivre ! Ces épisodes sont intitulés avec originalité et intelligence, et plus que de simples repères, ce sont des éléments intrinsèques au récit et qui participent à sa construction, je cite à titre d'illustrations : "Si la porte est fermée, il ne faut pas hésiter à donner un coup d'épaule" ou encore "La vie est un cauchemar dont on se réveille tous les matins en arrivant au travail". Outre ces intitulés pittoresques, le lecteur découvre tous les dix épisodes un rappel des épisodes précédents très savoureux car François Szabowski parvient à se reformuler avec élégance et à résumer brillamment les événements récents. Toutefois, ces derniers sont très souvent exagérés, dramatisés ou interprétés avec une mauvaise foi évidente : ainsi, même ces résumés en apparence anodins et fonctionnels participent au récit et permettent au lecteur de mieux cerner le personnage de François et surtout le cheminement de ses pensées. 


Quelle complexité que ce François Chabeuf, qui est à la fois le narrateur et le personnage principal de ce roman ! J'ai adoré ce personnage extravaguant et original, tour à tour irritant, sympathique, effrayant, fatiguant et hilarant : il est une caricature particulièrement réussie de l'être humain et, surtout, de ses défauts. Travailleur émérite et d'une assiduité irréprochable, François n'a d'autre but dans la vie que d'accomplir quotidiennement son labeur. Il est copiste et savoure son récent contrat de travail, qu'il espère prolonger par un contrat à durée indéterminée. 


"J'ai peine à croire qu'un tel bonheur soit possible et pourtant c'est bien la stricte vérité. Il y a des moments dans la vie d'un homme où le désespoir et l'échec, pendant de longues années, s'attachent au moindre de ses pas, et puis un jour soudain il y a des orages et des éclairs et le bonheur survient. D'un seul coup, tout s'arrange et on devient heureux. Du jour au lendemain. Je sais bien évidemment qu'il ne s'agit sur le papier que d'un contrat à durée déterminée, mais déjà, à l'entretien, on m'a laissé entendre qu'il avait vocation à être renouvelé, et déboucher à terme sur un poste pérenne. Ce travail semble tellement taillé pour moi que je vois mal comment le CDI pourrait m'échapper."


Hélas, dans la vie rien n'est acquis et très vite il est confronté à un collègue et adversaire, nouveau salarié lui aussi et candidat au poste convoité. Désespéré par la situation, François va se démener pour écarter son rival : c'est le début d'une série d'aventures rocambolesques et pleines d'humour, à la fois absolument incroyable et d'un réalisme inquiétant. Je n'en écris pas plus afin de préserver le mystère du roman et de ne pas gâcher l'humour qui s'en dégage !


"Auguste s'est mis à gémir et cela rend la situation difficile. J'ai réussi à trouver un vieux matelas dont je l'ai couvert pour étouffer ses lamentations, mais le bougre a du coffre et cela n'arrangeait rien. Je lui ai fait faire ses besoins et je lui ai donné une ration supplémentaire de sucre, il a bu abondamment mais n'a rien voulu savoir et a réclamé d'être mis en liberté. Les cris ont repris et j'entendais des pas dehors, je n'ai pas eu d'autre choix que de parlementer - après tout, une absence non justifiée d'un jour et demi était amplement suffisante. Tout en desserrant ses liens, et alors qu'il se mettait à geindre en menaçant de me dénoncer à la direction ou même à la police, j'ai souri et je lui ai demandé s'il avait envie que je révèle à cette même "direction" qu'il profitait de la complicité des femmes de ménage pour pénétrer dans les locaux avant 8 heures, ce qui est non seulement formellement interdit, il n'était pas sans le savoir, mais surtout durement réprimé. (...) Il avait déjà pâli et ne geignait plus, mais j'ai préféré enfoncer le clou, d'un coup de bluff de génie, en mentionnant d'un air entendu ses "magouilles du bureau des fournitures". J'avais touché juste : il s'est mis à trembler et m'a avoué les larmes aux yeux avoir subtilisé plusieurs crayons de couleur. Il m'a expliqué en sanglotant qu'il aimait dessiner et que c'était son hobby mais j'ai coupé court. Je l'ai pris dans mes bras, et, tout en caressant ses cheveux, sa joue contre mon épaule, j'ai essayé de lui faire comprendre qu'on n'arrivait à rien par le mensonge et la dissimulation, et que, si on n'aimait pas travailler, ça ne servait à rien de faire semblant. Il valait mieux rester chez soi."


J'ai tiré un grand plaisir de ma lecture car, outre l'humour que j'ai vraiment apprécié, le roman mélange différents genres littéraires : à la fois satire sociale, roman d'aventures ainsi qu'oeuvre de fiction ancrée dans la réalité et agrémentée d'un soupçon d'intrigues policières, il s'agit d'un exercice de style très réussi et fort distrayant. Alors que les romans actuels se classent sagement dans des catégories et veillent à ne pas mélanger les genres, Les Femmes n'aiment pas les hommes qui boivent déroge à la règle pour notre plus grand plaisir ! Ainsi, contrairement aux romans très réalistes qui finissent par nous ennuyer tant il rappelle notre quotidien, ce roman distille de la fantaisie et de l'aventure dans le quotidien banal d'un homme ordinaire. La critique est implicite et très amusante, car il est impossible de ne pas se reconnaître au moins une fois dans ce personnage tout à la fois menteur, manipulateur, d'une incroyable mauvaise foi et pourtant très innocent ! Ainsi, alors qu'il ne songe qu'à s'exercer à l'écriture afin d'améliorer sa qualité de travail, et encombre de ce fait l'appartement qu'il partage avec Clémence de détritus et autres immondices, Clémence qui travaille à temps plein lui demande très gentiment s'il veut bien avoir l'amabilité, de temps en temps, de faire le ménage : vexé et humilié, François s'enferme dans son bureau les larmes aux yeux. Quelques jours plus tard, il écrit : "Depuis son rétablissement psychologique et sa réinsertion dans le monde du travail, Clémence est devenue un potentat sans coeur et me réduit à un état de domestique esclave." Dans cette perception exagérée des faits apparaît en réalité l'humiliation vécue par François et son désir inconscient de se justifier à ses propres yeux en accusant Clémence. N'est-ce pas une réaction très humaine ? A ce sujet, François Szabowski explique dans les réponses qu'il donne aux lecteurs que, "...bien qu'il soit un personnage de fiction, François Chabeuf pourrait exister. Peut-être pas sous cette forme si extrême. Mais ses mécanismes mentaux sont, je crois, très répandus, pour ne pas dire présents chez tous. Ce qui m'intéressait dans ce personnage, c'était de montrer la façon dont l'être humain se "reprogramme" en permanence par le langage. Comment, face aux événements qu'il traverse, subit, ou face à ses actes, il produit du langage pour rendre le réel supportable. Cela englobe autant le fait de se "justifier", de rejeter la faute sur l'autre - ou ce qu'on appelle communément la "mauvaise foi" - que la "sagesse". Dire, par exemple, après une séparation, que l'autre est un ****, ou que "de toute façon nous n'étions pas faits pour être ensemble", sont à mon sens deux manières de nous reprogrammer par le langage, pour nous aider à vivre cette situation. Je pense que nous le faisons, à des degrés divers, consciemment ou inconsciemment, plus ou moins en permanence."


Les Femmes n'aiment pas les hommes qui boivent est donc un roman aux multiples facettes et de plus, très bien écrit. L'écriture de François Szabowski, qui devient par le choix narratif de ce dernier l'écriture du personnage principal, est très étudiée et participe pleinement à la construction de celui-ci. Par exemple, le vocabulaire soutenu et parfois désuet s'accorde parfaitement avec le caractère pudibond et moralisateur de ce personnage qui se pense intègre. Par ailleurs, l'ensemble du texte est très fluide et malgré la complexité du personnage, le récit n'est jamais confus mais au contraire pleinement maîtrisé. Si vous n'êtes pas encore convaincu de l'intérêt de lire ce roman, sachez que l'intervention d'un chat dénommé Roger donne au récit une force désopilante irrésistible ! 


"Bien qu'estomaqué encore par l'aventure, je suis assez admiratif de la bravoure avec laquelle j'ai géré la séquestration dont j'ai été victime hier de la part de la propriétaire. Il est indéniable, décidément, que j'ai tout au fond de moi une âme de guerrier. Il faut aussi - et c'est mon cas - avoir le sens du sacrifice, car il est bien évident que c'est pour protéger le chat Roger que j'ai consenti tous ces efforts, et à chaque fois hier que je revenais en pensée vers Roger, cet animal démunie, physiquement débile et intellectuellement limité, qui passe ses journées tapi dans la terreur, je sentais monter en moi de nouvelles forces qui m'aidaient à supporter mon sort. Je ne faisais pas tout cela en vain."


Je vous recommande donc vivement la lecture de ce très bon roman-feuilleton, à la fois ludique et très sérieux, qui permet de se divertir joyeusement grâce à une histoire originale ainsi qu'une écriture de qualité. Je remercie par ailleurs les éditions Aux Forges de Vulcain de prendre le risque de publier des ouvrages innovateurs et des écrivains peu connus, ainsi que de s'attacher à doter la littérature française de plus d'imagination et de liberté.


En juin 2013 sortira le second volume des aventures de François Chabeuf, intitulé Il n’y a pas de sparadraps pour les blessures de cœur. Hâtez-vous donc de lire Les Femmes n'aiment pas les hommes qui boivent afin de ne pas manquer ce second rendez-vous très prometteur si l'on en juge d'après l'enthousiasme de David Meulemans, directeur des éditions Aux Forges de Vulcain !


"Je fais tout bien entendu pour le protéger, mais c'est un fait que je ne peux pas être sans cesse à ses trousses, et comme Clémence de son côté est sur le qui-vive, le chat Roger vit actuellement des moments bien difficiles. Clémence ayant en effet mis à exécution son infâme projet d'oppression du félin, elle inflige au chat terrorisé de longues séances de douche au moindre miaulement, et l'animal jette des regards éperdus dans la pièce depuis le refuge que je lui ai installé dans un cageot en haut de la bibliothèque. L'appartement est certes à peu près rangé maintenant et il a donc une plus grande liberté de mouvement, mais ces scènes de cruauté gratuites me déchirent le coeur et blessent mes sentiments de chrétien. N'y tenant plus, j'ai rappelé à Clémence que nous étions le 25, que Noël était un jour de fête pour les enfants et les êtres faibles, qui devait être considéré comme une période de trêve, et que le chat Roger, eu égard au bouleversement psychologique que représentait pour lui le déménagement à Paris, avait droit pour l'occasion à un peu de tendresse et de réconfort."


Je remercie sincèrement l'équipe de Libfly ainsi que les éditions Aux Forges de Vulcain pour cette nouvelle édition de l'opération "Un éditeur se livre", grâce à laquelle j'ai pu découvrir une interview très enrichissante de David Meulemans et qui me permet, ainsi qu'à cinq autres lecteurs, de découvrir une sélection de leurs ouvrages. 

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19 avril 2013 5 19 /04 /avril /2013 21:54

 

Trois définitions de l'amour


Ecrit par Caroline Bongrand

Publié le 21 mars 2013 chez Robert Laffont.

Format broché, 355 pages.

 


 

Trois définitions de l'amour

 

Gilles, chimiste à New York dans une multinationale de cosmétiques, reçoit une commande extraordinaire : créer le parfum qui rend immédiatement et absolument amoureux. Délire de créateur ou intuition géniale ? On raconte qu'une fleur pourrait être à l'origine d'une telle fragrance... Si elle existe vraiment, c'est l'un des secrets les mieux gardés de la planète.


L'amour, Gilles connaît : il va se marier dans quelques jours avec Ina. Mais ses investigations vont bouleverser sa vie personnelle.


Parti en Chine à la recherche de la fleur, volontaire mais en proie au doute, Gilles ne tarde pas à comprendre que, dans cette quête éperdue de l'amour absolu, il risque de tout perdre.

 

 


 

Trois définitions de l'amour est sorti le 21 mars 2013 aux éditions Robert Laffont. La quatrième de couverture est très joliment écrite, si bien que je me suis laissée séduire par ses promesses. Le roman semblait tout doux, tout mignon, une jolie histoire d'amour, de fleurs et de parfums, le tout relevé d'une pincée d'aventure. Un résumé très prometteur et enthousiasmant ! Malheureusement, les premières pages eurent tôt fait de me faire déchanter et les pages suivantes s'accordèrent avec cette première impression. Je suis déçue, déçue, déçue ! Déçue parce que Caroline Bongrand avait de très jolies idées mais que sans de solides fondations, les plus belles oeuvres s'effondrent ! Déçue parce que la quatrième de couverture présentait fort agréablement ces jolies idées, ainsi je doute que ce soit l'auteur qui ait rédigée cet alléchant résumé - or, personne d'autre que l'auteur ne devrait rédiger une quatrième de couverture censée illustrée le contenu d'un roman ! Déçue parce je pense sincèrement que le récit aurait pu être efficacement retravaillé, ce qui m'aurait évité une si grande déception !


Lorsque je commençai ma lecture, j'avais envie d'une lecture légère et agréable, d'une jolie histoire d'amour pour rêver à des bonheurs oubliés, d'un petit nuage cotonneux de mots pour me réconforter d'une journée fort maussade. J'étais donc résolument ouverte d'esprit et peu exigeante - un roman de la célèbre collection Harlequin m'aurait comblée ! Hélas, le cruel manque de réalisme du récit fut un véritable obstacle à mon appréciation de cette lecture. Il me fut totalement impossible d'adhérer au récit et encore plus difficile de me détendre, tant ma lecture fut déplaisante ! Afin d'illustrer mon propos, je vous propose un résumé des 180 premières pages de ce roman :


La patronne d'une société créatrice de parfum vient de rencontrer Karl Lagerfeld : ce dernier souhaite un parfum inédit aux senteurs de l'Amour et c'est Gilles qui est désigné pour cette tâche. Si l'idée est acceptable, ce sont les personnages qui ne le sont pas. Difficile d'expliquer mon ressenti, tant l'invraisemblance du récit fut pour moi une évidence frappante ! Les réactions des personnages sont franchement improbables et la formulation des dialogues l'est tout autant. Karl Lagerfeld a entendu parler d'une fleur qui sent l'Amour, la patronne décide de croire sur parole ce prestigieux client et tant pis si Gilles, l'un de ses meilleurs spécialistes, affirme que cette fleur n'existe pas, que Karl est un rêveur et qui si une telle fleur existait, le monde en aurait assurément entendu parler. Le client est roi et la patronne croit le richissime Karl, qui lui a vaguement expliqué où trouver cette fleur : c'est un travail pré-mâché, il n'y a plus qu'à aller la cueillir ! Au point qu'on se demande pourquoi Karl ne s'y rend pas lui-même, car les personnages n'ont de cesse de vanter les mérites de cette légendaire fleur et les sommes colossales qui tomberaient assurément entre les mains de son bien chanceux possesseur. Nulle recherche sur les légendes associées à cette fleur ou l'endroit où celle-ci est censée croître : c'est comme si les valises de Gilles étaient déjà bouclées, on ne se pose quasiment aucune question. Ah, si ! On se questionne sur l'Amour, qu'est-ce donc que ce sentiment ? Alors la patronne convoque son responsable de production et lui pose la question, escomptant que ce spécialiste des mathématiques sera également spécialiste en amour. Vous pensiez, braves lecteurs, que ces grosses entreprises qui pensent la nouveauté, recherchent l'innovation, fabrique du sur-mesure et brassent des millions de dollars étaient capables de rassembler les meilleurs spécialistes afin de résoudre une question essentielle à la production d'un nouveau produit ? Eh bien vous vous trompiez !

 

"Elle appuya sur l'interphone.

Pam, vous pouvez venir un instant avec Leroy, je vous prie ?

L'assistante de Marsha et le responsable de production se glissèrent dans le bureau.

-Tomber amoureux, nous savons tous ici ce que c'est. Mais aimer, qu'est-ce qu'aimer ?

La perplexité que j'avais lu sur ses traits un instant plus tôt se devinait maintenant sur les visages des arrivants. Pam leva la main discrètement.

-Pam ? Vous voulez nous dire quelque chose ?

-Aimer, c'est aimer l'autre pour ce qu'il est et comme il est, et c'est aussi avoir envie de faire des choses pour lui et avec lui, par exemple prendre un super brunch le dimanche matin et goûter ensemble cette nouvelle confiture dénichée au marché bio de Long Island, partager des émotions, en faisant l'amour ou en allant au cinéma. Et faire des bébés ensemble. Aimer, c'est se dire chaque matin que l'on est deux et que l'on est plus forts parce qu'on forme cette petite entité qui décuple notre énergie.

-Ca ne nous donne rien d'un point de vue de la flagrance, dis-je, conscient d'être un peu rabat-joie. En tout cas rien qui soit essentiel ou universel, à part éventuellement l'odeur de la sueur et celle du sperme. Cela nous donne le café, les oeufs au bacon ou le bagel cream cheese, la confiture, il faudrait savoir à quoi, les draps, lavés avec quelle lessive et quel adoucisseur, à déterminer, le parfum de cette femme mêlée à la sueur, l'odeur de la mer et de la campagne pas loin, si nous sommes à Long Island. Et éventuellement, l'odeur d'un bébé.

-L'amour, c'est un peu le contraire des mathématiques, se lança Leroy. L'ensemble A rencontre l'ensemble B et l'intersection s'appelle C. Quand on s'aime, C n'est pas juste une portion commune à A et B mais quelque chose d'extrêmement puissant dont la valeur est bien supérieure. On pourrait presque s'amuser à le quantifier. 1+1 = 1 000.

-Hum... merci, Leroy, merci, Pam, dit Marsha. Nous allons prendre un peu de temps pour cerner le contenu de ce mot. Que chacun réfléchisse de son côté, et surtout toi, Gilles. On se revoit tous d'ici une semaine pour faire un point."


Après ce brain-storming percutant, la patronne décide de consulter sa voyante. Bah oui, pourquoi consulter une encyclopédie, une mappemonde ou internet ? Une voyante, c'est une solution résolument moderne et efficace pour obtenir la réponse à un problème donné. D'ailleurs, celle-ci lui explique immédiatement où pousse la fleur inconnue du monde entier et recherchée désespérément de tous, et lui montre la photo de celui qui doit aller la chercher : c'est Gilles. Miraculeux. La patronne de cette très grosse société qui brasse des millions fonde donc une décision à l'impact financier colossal sur les visions d'une voyante et ordonne à Gilles de partir au plus vite cueillir la fleur. Quand enfin, après quelques chapitres, notre rat de laboratoire peureux accepte de partir, tel Indiana Jones, dans un endroit isolé du reste du monde et extrêmement dangereux - nul doute que ce scientifique passionné de microscopes possède les compétences requises pour ce genre d'expédition - sa patronne lui promet que le Pentagone le retrouvera et le ramènera au pays au moindre souci. Pourquoi s'en faire, alors ?


A ceci vient se greffer une histoire d'amour banale et ennuyeuse. Le récit d'une rencontre amoureuse fortuite et inespéré, suivi d'un amour total et sans précédent. Les années s'écoulent dans la joie et le bonheur pour ce couple qui s'entend à merveille malgré les voyages de l'un et les concerts auxquels assiste l'autre. Tant de bonheur se doit d'être célébré par un mariage, l'événement aura lieu dans quelques jours. En couple moderne et soucieux des apparences, Gilles et sa fiancée décide de partir en lune de miel avant la cérémonie, afin de revenir bronzés pour les photos, reposés et amoureux plus que jamais. Sauf que, forcément, la lune de miel tourne au vinaigre. Sans les klaxons, les sirènes d'ambulances, les odeurs de fritures et les rues bondées de monde, leur amour ne peut exister. Le couple s'ennuie. Fort heureusement, une dame âgée vit sur cette île - une vieille dame mystérieuse, au regard empreint d'une tristesse mystérieuse, qui vit seule sur une île paradisiaque pour des raisons mystérieuses, et qui va faire la causette à Gilles, trop content de s'éloigner de son assommante fiancée. En quelques phrases énoncées d'une voix tremblante, cette vieille dame lui raconte son histoire. Son naufrage, son sauveur à la peau noire deux fois plus âgé qu'elle et qui va veiller à son prompt rétablissement jusqu'à ce qu'elle soit en mesure de repartir à New York, puis sa vie banale de mère et de femme mariée. Et puis ses regrets, forcément, de ne pas être restée auprès de cet homme âgé qui la désirait. Ils ne partageait rien, ne discutaient pas ensemble, étaient de parfaits inconnus l'un pour l'autre et elle n'avait même pas songé à lui demander son prénom, cependant elle se cramponne des dizaines d'années plus tard au souvenir de cet homme qu'elle regrette amèrement. En somme, elle souffre de ne pas lui avoir offert sa virginité. Fantasme de la vieillesse pour le lecteur attentif, mais drame du grand amour perdu pour ces personnages incroyablement crédule. Bingo, Gilles comprend tout. C'est ça, l'Amour. Avoir quatre-vingt ans et acheter une île déserte pour se dessécher au soleil dans l'attente d'un homme d'environ cent ans, dont le brûlant désir - soixante ans plus tôt - pour une jeune blanche de dix-neuf ans ne pouvait être que le signe incontestable d'un amour pur, sincère et unique. Fort de ses déductions, Gilles annonce fièrement à sa fiancée que point de mariage il n'y aura, leur amour n'en est pas un - parce que, comprenez vous, sa fiancée ne l'attend pas désespérément sur une plage de sable rose. Elle vit à ses côtés jour après jour, l'écoute, le comprend, le console, le câline : ce n'est pas ça l'Amour. Gilles à tout compris et nous aussi.


Alors Gilles fait sa valise, se rend à l'hôtel le plus proche et quelques jours plus tard, il emménage dans un appartement riquiqui rien que pour lui. Mais lorsqu'il se lève le lendemain matin, c'est le drame. Tragédie de l'homme abandonné à sa paresse : les placards sont vides. Rien à manger, rien à boire. C'est l'heure des remises en questions : Gilles se dit que, quand même, il est carrément frappé d'avoir plaqué sa nana pour une histoire aussi abracadabrante. Alors il se rend au chevet de sa belle afin de baver un pardon affamé, mais lorsqu'il pousse la porte, point de femme à la maison. Tragédie de l'homme abandonné à sa bêtise ! Un coup de fil aux beau-parents résoud l'énigme : son intrépide amoureuse est partie en Chine à la recherche de l'introuvable fleur d'Amour. Est-ce dans le but de la lui offrir ou dans l'espoir que celle-ci agira comme un philtre d'amour sur Gilles, on ne le saura jamais. Elle est partie chercher la fleur, point d'autre explication. Alors, sans hésiter, Gilles attrape sa valise qu'il n'avait pas eu le loisir de défaire et décide de partir à la recherche de son aventurière de femme. 


Au travers de cette double quête qu'est la recherche de son Amour et de la fleur d'Amour, le récit propose un voyage initiatique au cours duquel Gilles devra apprendre à se connaître afin de devenir lui-même. Précisons tout de même qu'il s'agit là de ma conclusion personnelle suite à un travail de réflexion, car le récit est tellement saugrenu qu'il n'aboutit en réalité à rien. Par contre, au travers des erreurs qui jalonnent le récit, on finit par comprendre les intentions de l'auteur, ce qui est tout de même appréciable lorsque l'on passe un aussi mauvais moment de lecture !


Certes, je suis dure dans mes propos, mais les trois cent cinquante-deux pages que composent ce roman sont toutes aussi décevantes et insensées. Gilles décide de sa destination en consultant une thèse vieille de trente-six ans et qui suppose, dans son introduction, que la fleur pousserait dans une montagne en Chine. Au passage, il faut accepter l'hypothèse improbable que sa fiancée a également lu cette thèse dont il ne reste qu'un seul exemplaire dans le monde. Donc, fort de sa trouvaille, Gilles part sans réfléchir, sans prévoir le matériel ni les vivres dont il aura besoin pour camper ou pour voyager, sans même concevoir de plan pour retrouver sa fiancé. Il est persuadé que dès son arrivée en Chine et simplement en brandissant la photo de celle-ci, les autochtones du coin lui indiqueront le chemin à suivre pour la retrouver. Le monde est beau, le monde est gentil. Dans l'avion, il se lie d'amitié avec une femme d'une cinquantaine d'années et décide de s'octroyer une journée de tourisme en sa compagnie, eh ! Pourquoi pas ? Sa fiancée peut bien attendre une journée, non ? Ce n'est pas comme s'il était parti à sa recherche ! Gilles rencontre ensuite un guide dévoué, qui se démène bien plus que lui pour retrouver sa femme disparue et cela sans jamais réclamer d'argent, mais Gilles ne trouve pas cela étrange. Puis, il rencontre un américain aux couleurs de sa ville natale, gentil, serviable et amical, qui s'embarque avec eux dans l'aventure juste pour le plaisir d'aider, avec dix milles dollars en liquides sur lui et un matériel sophistiqué d'espionnage à bout de bras, mais Gilles ne s'inquiète toujours pas. Le monde est toujours beau et gentil. Quelle est la limite entre la naïveté et la stupidité ? Jusqu'au quasi-terme de son voyage, il reste persuadé qu'il est tombé sur de bons gars, loyaux et fidèles, dignes de confiance. Qu'importe que cet américain ait mis une puce sur sa chaussure pour ne jamais perdre sa trace ! C'était probablement un geste purement amical. Qu'importe qu'il ait prévu un matériel de randonnée, des vivres, plusieurs bidons d'essence, une bouteille d'oxygène et un téléphone satellite ! Ce n'est pas comme s'il avait tout prévu pour partir en expédition à la recherche de la fleur légendaire ! C'est simplement une heureuse coïncidence, pas de quoi s'affoler. Le récit aurait pu être perçu comme burlesque tant il regorge d'éléments saugrenus, si le texte ne transpirait pas d'intentions sérieuses et d'efforts évidents dans l'écriture. On ressent tellement les difficultés qu'a éprouvées l'auteur pour donner un semblant de logique à son récit que celui-ci acquiert une dimension tragique. 


"Quatre jours plus tard, nous n'avions plus rien à manger. Il nous restait encore des boissons, mais pour combien de temps? Notre réchaud à gaz ne tiendrait pas plus de quelques jours. Et nous n'avions pas de cartouche de gaz supplémentaire. Nous faisions bouillir la neige pour la boire, et économiser ainsi les quelques canettes qui nous restaient. Paul soutenait qu'un homme peut s'abstenir de manger sans danger au moins une semaine, s'il boit. Devrions-nous tuer un chameau ou une antilope pour nous nourrir ? Cette idée m'était franchement insupportable. Nous commencions à atteindre la limite de nous-mêmes."


Ainsi, il faut être honnête, l'écriture est mauvaise. Je pense que Caroline Bongrand ne ressentait pas son histoire et que ses personnages ne vivaient pas en elle. J'ai la sensation qu'elle souhaitait écrire certaines réflexions à propos de l'Amour et des sentiments qui s'en approchent, tels que le sentiment amoureux, l'attachement et l'amitié ; je crois également qu'elle souhaitait écrire un récit ayant trait aux parfums dont elle semble raffoler, d'après ce qu'elle écrit dans les pages de remerciement et les nombreuses recherches qu'elle a entreprises à ce sujet. L'auteur a donc probablement essayé de construire une trame capable de rattacher ces deux thèmes ensemble afin de pouvoir y déverser le fruit de ses réflexions et de ses investigations. Malheureusement, l'intrigue est mal imaginée, le texte est branlant et invraisemblable. Les bases de l'histoire sont mal posées et trop peu expliquées, de plus le récit est lent mais s'attarde sur des éléments de moindre importance tel que la conception des parfums, très détaillée grâce à de nombreux termes techniques. De ce fait, les passages essentiels sont négligés, voire expédiés car on a réellement la sensation que l'auteur souhaite se débarrasser des passages complexes requérant trop d'imagination et d'explications. Il en est de même des transitions entre chacune des aventures de Gilles, qui sont à la fois très peu justifiées et ahurissantes de coïncidences et de naïveté. Il est impossible de ne pas s'apercevoir des facilités prises par l'auteur pour faire avancer son récit ! Or, je n'approuve pas du tout cette manière d'écrire, il s'agit presque d'un manque de respect envers le lecteur qui a tout de même investi vingt euros dans ce roman dans l'espoir de se divertir d'une agréable histoire. Il existe des formes d'écriture modernes plus adaptées que le genre romanesque pour présenter au monde le fruit de ses réflexions, tel que le Café Voltaire par exemple. C'est vraiment dommage d'en arriver à un tel résultat car les pensées défendues par l'auteur, bien que peu originales, étaient intéressantes ; hélas, même leur présentation est peu soignée car loin d'être subtiles ou poétiques, ces réflexions sont présentées sous forme de lourds paragraphes moralisateurs qui alourdissent un texte déjà trop fragile.


"En combien de temps une amitié se crée-telle? Que faut-il finalement? Deux personnes dans le même état d'esprit exactement, au carrefour de leur existence, seules devant un monde qui paraît vouloir leur échapper, deux personnes qui paraissent un peu désarmées mais se montrent déterminées, malgré cela, à l'étreindre, à l'embrasser. Peu importe qu'il s'agisse d'une femme, d'un homme, que l'un vive à Manhattan et l'autre dans une banlieue de Cincinnati. Quelque chose en eux reconnaît l'autre comme son frère humain. Il y a les mêmes noeuds, les mêmes interrogations, les mêmes espérances, la même volonté d'essayer de faire mieux. Lorsque les circonstances sont assez pénibles, les liens se resserrent d'autant. Pékin, il n'y avait rien de véritablement éprouvant à Pékin. Et pourtant. Ce n'était déjà plus l'Amérique et pas encore l'aventure. J'étais sur cette passerelle qui relie hier à demain, comme suspendu au-dessus de ma vie."


Même la plume de l'auteur ne parvient pas à faire oublier ces erreurs au lecteur. Le vocabulaire est courant voire familier, la syntaxe peu soignée et résolument moderne, le style fort banal et peu travaillé. C'est l'intégralité du roman, aussi bien le fond que la forme, qui m'a profondément déçue. Je conseille donc aux lecteurs de ne retenir que la quatrième de couverture et d'imaginer eux-mêmes une jolie histoire autour de cette fleur fabuleuse. 

 

 

Je remercie sincèrement la maison d'édition Robert Laffont pour la confiance dont elle m'honore. 

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17 avril 2013 3 17 /04 /avril /2013 16:01

 

 

Le Puits au bout du monde 

Livre 1 : La Route vers l'amour


Ecrit par William Morris

Traduit en français par Maxime Shelledy.

Publié en 2012 aux éditions Aux Forges de Vulcain,

Collection Littératures, 177 pages.

 

 

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/f/fa/Wmmorris3248.jpgWilliam Morris est célèbre outre-atlantique, mais fort peu connu en France. Personnage singulier né en 1834 et décédé en 1896, il mena une existence si incroyablement riche que l'on peut raisonnement écrire qu'il a vécu non pas une, mais plusieurs vies. Grâce à David Meulemans, éditeur des Forges de Vulcain, j'ai découvert cet écrivain dont je ne connaissais que le nom et plutôt que de vous envoyer sur Wikipédia, je préfère donner la parole à David Meulemans qui présente cet homme exceptionnel lors d'une interview donnée au salon du livre à Paris et dont j'ai porté à l'écrit cet extrait :


"William Morris c'est un victorien, c'est un contemporain d'Oscar Wilde, c'est quelqu'un qui est très connu mais de manière diffuse parce que c'était un architecte, c'était un décorateur d'intérieur, c'était un militant politique socialiste, c'était un peintre, c'était un poète, c'était un romancier, c'était un traducteur : il a tout fait et quand il est mort, le médecin sort de sa chambre où il vient de mourir et s'adresse aux amis de William Morris...les gens lui demandent "de quoi est mort William Morris ?" et le médecin répond "William Morris est mort d'avoir été William Morris", c'est à dire d'avoir vécu mille vies là où il n'en vivait qu'une. C'est donc un personnage très riche et parmi ses différentes vies, il y a eu une vie où pendant une quinzaine d'années il a écrit de manière intensive des romans de Fantasy. C'est un des précurseurs de Tolkien et de C.S. Lewis, qui est cité dans leur correspondance... Ça ne retire rien au génie de Tolkien et de Lewis ! Mais, ce sont des récits qui sont très impressionnants parce que William Morris est une charnière entre Walter Scott, qui faisait du récit de chevalerie, et Tolkien et Lewis qui sont les pères de la Fantasy, et chez William Morris il y a l'introduction du fantastique dans la chevalerie et c'est ça qui crée la Fantasy. Avec en plus le fait que William Morris, c'était quelqu'un qui était peintre et imprimeur, donc il a un sens du détail, de l'orfèvrerie, du décorum qui est absolument fantastique, donc c'est très bien écrit, les scènes sont d'une beauté plastique fantastique, ce sont des vrais tableaux préraphaéliques, en plus c'est un bon narrateur, il est superbement traduit, c'était aussi quelqu'un qui était militant politique, donc il y a un vrai propos politique dans tous ses romans [...]."


L'interview de David Meulemans peut être visionnée dans son intégralité sur cette page internet. J'en profite pour remercier toute l'équipe de Libfly qui met à disposition des internautes de nombreuses interviews et autres belles découvertes autour des livres.

 

le puits au bout du monde

 

Rodolphe, le plus jeune fils du roi des Haults-Prés, un petit pays paisible, s’enfuit de chez son père pour partir en quête d’aventures et vivre la vie d’un chevalier errant. Chemin faisant, il apprend l’existence d’un puits magique à l’eau miraculeuse, et se met en devoir de le découvrir. Son périple le mènera par monts et par vaux, de hameaux en citadelles, par-delà les prairies, les forêts et les landes arides. Le jeune aventurier y rencontrera toutes sortes de personnages, parmi lesquels les bergers-guerriers du Pays-des-Collines, un mystérieux chevalier noir, un moine lubrique, une troupe de joyeux hors-la-loi et une merveilleuse sorcière dont il tombera éperdument amoureux. Quête initiatique, roman d’éducation fantastique, récit d’aventures, Le Puits au bout du monde (1896), dont La Route vers l’amour est le premier des quatre volumes, a durablement influencé la littérature fantastique anglaise et particulièrement ses deux maîtres, C.S. Lewis et J.R.R. Tolkien.

 

 

Un roi, père de quatre garçons, règne sur une petite contrée où il fait bon de vivre. Cependant, ses fils ont soif de découvertes, de batailles et de bravoure : ce sont de beaux chevaliers qui souhaitent faire leur preuve et connaître l'aventure. Las de leurs demandes répétées, ce bon roi finit par céder et leur propose de tirer au sort chacun une paille. D'après la longueur de celle-ci, les chevaliers partiront vers le Nord, l'Est ou l'Ouest, cependant celui de ses fils qui piochera la plus petite des pailles devra repartir à ses côtés pour veiller sur le Royaume et devenir roi à sa suite. C'est Rodolphe, le plus jeune de ses fils, qui est désigné par le sort pour rester dans le paisible pays des des Haults-Prés, tandis que ses frères partent dans des directions opposés. 

Tout d'abord résigné, Rodolphe ne parvient pas à accepter son destin et décide de partir à l'insu de sa famille vers le Sud, dans une soif d'aventures et de liberté. 

Au-delà d'un quête d'aventures, il s'agit surtout d'un voyage initiatique grâce auquel Rodolphe va découvrir différentes sociétés et différents mœurs, et va surtout se découvrir lui-même. 


Le puits au bout du monde est un roman, pourtant lors de ma lecture j'ai tout de suite reconnu l'univers propre aux contes. L'intrigue tout d'abord m'a rappelé un conte de mon enfance dont je suis bien incapable aujourd'hui de me remémorer le titre, mais qui commençait de manière tout à fait semblable - un roi, quatre jeunes fils, quatre pailles tirées au sort et le départ vers les quatre points cardinaux. Le style ensuite, à la fois doux, poétique et rêveur, est caractéristique de ces récits de notre enfance. Enfin, les personnages ne sont pas aussi épais qu'ils devraient l'être dans un roman : Rodolphe rencontre différents personnages mais aucun, à commencer par Rodolphe, ne possède une véritable personnalité. Par contre, ils sont assez bien décrits physiquement et possèdent en général un trait de caractère très marqué, ce qui est propre aux contes. Ainsi, il ne s'agit pas d'un de ces romans fouillés grâce auxquels on peut s'identifier à l'un des personnages et faire siennes ses aventures, mais plutôt d'un récit très doux et léger dans lequel les personnages sont tels des acteurs que l'on regarde évoluer avec plaisir. 


Par ailleurs, il ne s'agit pas d'un roman fantastique au sens moderne : nul dragon, nul nain, elfe ou monstre, par contre un univers totalement imaginaire et des paysages créés par l'esprit. C'est en cela que le roman est fantastique. Toutefois, bien qu'imaginés et portant des noms inventés, les différents villages m'ont semblé très réalistes et proches de notre réalité. En cela, le roman m'a déçu : j'espérais plus de rêves et de dépaysement. 

La plume de William Morris comble ce manque par un style très agréable et soigné, mais qui doit beaucoup dans sa version française à la magnifique traduction de Maxime Shelledy. En effet, j'ai lu sur internet quelques extraits du roman original et il faut reconnaître que celui-ci est écrit dans un anglais archaïque et peu accessible ! Maxime Shelledy a dépoussiéré le roman original et l'a traduit dans une version plus moderne et distrayante, mais qui respecte cependant le temps et le vocabulaire des romans de chevalerie. L'ensemble est très agréable et certaines descriptions sont très jolies, j'ai passé un agréable moment lors de ma lecture.


Enfin, il ne s'agit que du premier tome du Puits au bout du monde, il est donc difficile pour le moment de tirer un véritable enseignement de ce récit. Toutefois, on ressent dans ce premier livre le parti pris de l'auteur pour le mouvement politique socialiste. Le clergé par exemple, dont la demeure n'est que luxure, est subtilement critiqué, tout comme l'esclavage qui est dénoncé et rejeté par Rodolphe lorsqu'il découvre les mœurs du bourg des Quatre-Bosquets. Les critiques sont légères et déguisées, et de ce fait n'alourdissent pas le récit qui reste captivant et agréable. 

J'avoue avoir été frustrée par les dernières lignes qui laissent l'histoire en suspend et j'apprécierai donc de lire le second tome afin de découvrir la suite des aventures de Rodolphe ainsi que son retour dans son pays natal.


"Où allez-vous donc, seigneur, en cette demeure sylvestre, logis des détrousseurs et des cerfs ? Si seulement les cerfs pouvaient élire un chef et s'unir pour anéantir les voleurs ! et bien d'autres encore dans la même foulée !

-Je pourrais difficilement te répondre, ne le sachant pas moi-même, répondit Rodolphe. Je pensais, il y a peu, me rendre au bourg des Quatre-Bosquets, mais c'est à présent vers La Ferté-sous-Faloise que je dirige mes pas.

-Vraiment ? s'étonna le gaillard. Si le diable mène la course, c'est en enfer que nous irons.

-Que veux-tu dire par là, brave homme? s'enquit Rodolphe. Est-ce donc un lieu si maléfique?

Il se disait, en effet, que l'aventure de la belle captive n'était pas sans refermer quelque sortilège.

-Si vous n'étiez étranger à ces lieux, je n'aurais guère à vous répondre, rétorqua l'homme. Je vais donc satisfaire votre curiosité, mais pas avant que nous ayons mangé, car j'ai grand-faim. Il y a dans cette besace du fromage et du pain que je serais ravi de partager avec vous, si le coeur vous en dit, car votre jeunesse et la fraîcheur de votre teint me disent que vous devez, vous aussi, avoir faim.

Et Rodolphe de s'esclaffer :

-C'est le cas en effet ! Et je peux également t'aider à dresser cette table champêtre, car il me reste quelques miettes dans ma musette. Asseyons-nous donc et mangeons !"


Le Puits au bout du monde est donc un roman de chevalerie et de fantastique écrit sous la forme d'un joli conte et qui peut agréablement distraire et éduquer, sans prétention aucune, enfants, adolescents et adultes rêveurs.



Je remercie sincèrement David Meulemans ainsi que les éditions Aux Forges de Vulcain pour la confiance dont ils m'honorent.

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15 avril 2013 1 15 /04 /avril /2013 23:15

 

De tempête et d'espoir

Saint Malo


Ecrit par Marina Dédéyan

Publié le 23 janvier 2013 chez Flammarion.

Format broché, 399 pages.

 


 

http://cache.20minutes.fr/img/lechoixdeslibraires/2013/01/09/tempetes-espoir-volume-1-saint-malo.jpg Mon nom est Anne de Montfort. J'ai dix-sept ans. En cet automne 1760, je me retrouve orpheline, sans le sou, sans relations. Mon frère aîné Jean, cadet dans l'armée royale, ma seule famille, a disparu aux Indes. Est-il tombé dans cette guerre sans merci pour la domination du monde qui oppose Louis XV au roi d'Angleterre ? Croupit-il dans les geôles de Madras? A-t-il choisi de chercher fortune comme mercenaire auprès de quelque nabab ? Je veux, je dois savoir ce qu'il est advenu de lui.

Mais puis-je espérer un autre sort que celui d'entrer dans les ordres au couvent des Dames de Dinan ? Je n'ai pour moi que ma jeunesse, le prestige de mon nom et ma détermination, avec cette devise d'Anne de Bretagne que j'ai faite mienne, non mudera – je ne changerai pas. Ma cousine Apolline et son mari, armateur respecté de Saint-Malo parmi ces messieurs de la Compagnie des Indes, m'aideront-ils ? Et si je n'avais d'autre choix que le plus insensé, celui d'embarquer sur un navire, à n'importe quel prix ?

 

 

Magnifique découverte que ce roman écrit Marina Dédéyan ! De tempête et d'espoir, Saint-Malo, est la première partie d'un très beau récit historique que j'ai vraiment adoré ! 


"J'étais donc pauvre, me croyais vilaine, et dans quelques mois j'entrerais en noviciat avant de prendre le voile. Par conséquent, les autres pensionnaires du couvent avaient peu à craindre dans cette chasse effrénée au mari pour laquelle elles étaient toutes élevées depuis le berceau."


La narratrice est une jeune femme de dix-huit ans prénommée Anne et que l'on surnomme affectueusement Annick. Depuis environ sept ans, elle vit dans un couvent de Dinan où elle suit un enseignement stricte et éprouvant afin d'épouser Dieu et ainsi porter le voile. Lorsque sa mère décède de fatigue et de tristesse, rongée par l'absence prolongée de son unique fils, Anne devient orpheline. Bouleversée, elle apprend que depuis trois semaines la ville portuaire de Pondichéry pour laquelle son frère Jean est parti guerroyer en Inde est tombée aux mains de l'ennemi. Ne reste qu'un champ de ruines et de nombreux morts, quand aux autres - survivants et blessés - ils ont été faits prisonniers par l'ennemi. Anne, qui comme sa mère attendait désespérément des nouvelles de son frère bien aimé, ne peut supporter que le silence de celui-ci soit une preuve de sa mort. Très vite, les cauchemars l'assaillent et les prières incessantes ne changent rien à son tourment. Anne éprouve le besoin de savoir où se trouve son frère et s'il vit toujours. Jeune femme de caractère, elle parvient à convaincre sa Mère supérieure de la laisser partir une semaine à Saint-Malo afin d'obtenir des informations de vive-voix de son cousin par alliance. Brûlante de questions et étourdie par le chagrin, Anne se débat durant une dizaine de jours pour obtenir des informations de quiconque est susceptible d'en posséder, en vain. Elle obtient certes de précieux renseignements sur les tragiques événements qui se sont déroulés à Pondichéry, mais nul ne connait son frère. Pire, ses informateurs suggèrent que son frère, comme bon nombre d'officiers et de soldats, a déserté pour rejoindre un commandement ennemi mieux dirigé et mieux payé. Anne refuse de croire à un tel acte de lâcheté et décide de se rendre par elle-même en Inde afin de retrouver son frère et de le serrer dans ses bras. Hélas, son extrême pauvreté ne lui permet pas de s'acheter une place sur un des trois navires qui prochainement partira pour les Indes. Entêtée et fière, notre Anne de Bretagne n'hésitera pas à faire de nombreux sacrifices pour sauver son frère disparu. Malgré sa jeunesse et sa touchante candeur, Anne parviendra-t-elle à survivre dans une société rude et fourbe qui ne tolère pas qu'une femme de noble sang s'éloigne de son rang ? 


"Malheureux Geoffroy de Montfort, qui avait préféré périr plutôt que de céder à la dérogeance, apprendre un métier pour nourrir les siens et être banni de la noblesse. Il méprisait même ceux qui se livraient au commerce, à l'instar de notre cousin René-Auguste de Chateaubriand, ou plutôt il les plaignait de s'y être résolus par nécessité. Pourtant, il avait accepté de pousser la charrue, comme n'importe quel paysan, pour obtenir quelque moisson de nos champs. Il avait aimé les livres plus que des amis intimes, alors que nos ancêtres ne se souciaient que de tirer l'épée et savaient à peine signer de leur nom. Mon père, héros tragique dont je percevais désormais les contradictions dans son acharnement à défendre son nom, quitte à sombrer et à entraîner les siens dans sa chute. Privée de mon père, privée de ma mère, je me sentais comme un jeune arbre déraciné. Dans mon malheur, je me réjouissais toutefois de savoir que mon frère, poussé de l'autre côté du monde par les grands vents, n'eût pas à vivre ces instants là. Il est moins douloureux de se détacher de ce que l'on a aimé quand on est déjà au loin." 


L'histoire est fort jolie et très bien pensée. Si la trame n'est pas originale, le récit évite les clichés du genre et se révèle très savoureux. Je craignais qu'Anne ne soit une nouvelle Cendrillon blonde aux yeux bleus, à la fois modeste et pleurnicharde, épuisante de crédulité et dégoulinante de gentillesse. Rien que d'écrire ces lignes, j'en frémis ! Mes craintes eurent tôt fait de disparaître : certes Anne est jeune et son éducation au couvent ne l'a pas instruite de la perfidie des Hommes, mais elle apprend vite et son caractère vif et téméraire est très agréable. Sommairement décrite, c'est une grande fille aux traits masculins qui possède malgré tout un certain charme : la Nature est ainsi faite que chacune sied à plusieurs hommes. Par ailleurs, son père était un homme fort cultivé et attaché à ses ancêtres, Anne fut instruite de son savoir et s'imprégna de la bibliothèque paternelle durant son enfance, c'est donc une jeune femme érudite qui narre sa propre histoire. Est-ce le langage soutenu ou la délicieuse syntaxe soignée de chaque phrase, sont-ce les descriptions minutieuses mais toujours pertinentes, les adjectifs aussi précis que variés, les envolées lyriques qui confèrent au texte son parfum de XVIIIème siècle ? La plume délicate de Marina Dédéyan pénètre l'esprit et esquisse des paysages inconnus, transporte des couleurs et des odeurs d'un autre temps. 


"La côte bretonne ressemble parfois à la fin du monde, quand elle se noie de brouillard. Des lambeaux de terre, des fragments de roche, l’à-pic d’une falaise sombre, l’ombre d’une île semblable à un dragon en sommeil, le ressac assourdi et le bruit qui se meurt en un écho lointain. Le vent s’éteint et les voiles gorgées d’humidité pendent aux vergues comme des oripeaux de sorcière. Dans le cœur des marins gronde encore la terreur de ces monstres jaillis de la mémoire des Celtes. Pourtant ce n’est pas un maléfice qu’il faut craindre, mais la traîtrise d’un écueil affleurant sous la nappe blanche. Depuis la dunette, le capitaine fronce les sourcils, sa longue-vue inutile abandonnée sur le banc de quart."


De Tempête et d'espoir raconte avec douceur et émotions l'histoire d'Anne, mais c'est aussi l'Histoire du monde qui est racontée. Marina Dédéyan conte avec une adresse certaine les événements qui opposèrent les Français aux Anglais durant le milieu du XVIIIème siècle, sans toutefois donner à son récit des prétentions pédagogiques. Loin d'éprouver de l'ennui à la lecture de ces faits historiques, on éprouve un réel intérêt pour ces explications qui permettent de mieux pénétrer le récit et de comprendre les personnages ainsi que leurs enjeux : Marina Dédéyan est parvenue à imbriquer l'Histoire de France à l'histoire de ces personnages et à les rendre indissociables. De plus, j'ai trouvé admirable la manière dont les faits historiques sont racontés : alors que beaucoup d'auteurs usent et abusent du savoir considérable d'un narrateur externe au récit et omniscient, Marina Dédéyan a fait le choix d'un narrateur interne à l'histoire. Ainsi les faits historiques sont mis en scène, ce qui est beaucoup plus intéressant et captivant qu'une longue explication monotone et externe au récit : par exemple, on découvre ou redécouvre le contexte historique grâce aux lettres de Jean, qui est parti à la guerre et en raconte l'évolution; ou encore, on suit les événements politiques grâce aux commentaires sarcastiques ou malicieux des armateurs - ces nouveaux riches qui ne craignent pas la fureur des mers. 


"Mon père comme mon cousin avaient tort de se réfugier dans cette nostalgie de la vieille chevalerie, ces rêves perdus de croisades, de combats contre les Sarrasins et de tournois. Les braves de notre époque étaient ces hommes prêts à affronter la mer immense sur leurs voiliers, armés de leur seul courage pour voguer vers l'inconnu. Certes ils étaient gouvernés par la soif de l'or, mais en avaient-ils pour autant délaissé l'honneur ?

Dans les yeux mélancoliques de Charles de Porée, dans les lagunes bleuâtres des prunelles de Jean-Baptiste Christy de la Pallière, dans le regard plein d'orages de René-Auguste de Chateaubriand, je voyais la souffrance, l'opiniâtreté désespérée, mais aussi l'ivresse des vents et du grand large, l'exultation de ces victoires remportées sur les océans."


Il s'agit d'un roman historique savamment construit et brillamment écrit que je recommande ardemment aux amoureux de voyages dans l'Histoire et sur les océans.


"Le golfe de Gascogne a ses caprices que nul ne sait prévoir. Soudain le ciel se revêt d'un épais manteau de nuées grises. Le vent se lève. La mer gonfle. Le bateau gîte et tangue entre les vallons écumeux. Les dents serrées, les gabiers grimpent dans les haubans pour prendre des ris dans les voiles. Le capitaine et ses officiers boutonnent leurs vestes, enfoncent leurs tricornes sur leurs têtes. Branle-bas le combat contre les éléments qui ne retiennent plus leur colère, la tempête arrive. Pourtant on ne lutte pas contre la mer, on s'accommode de ses humeurs. Eviter l'affrontement, chercher ailleurs le salut. La tentation de rejoindre la terre ferme est grande, mais la côte n'offre aucun abri par gros temps des Landes aux Asturies. Estimer la position, mettre le cap vers le large et se jeter à l'ouest.

Le vent hurle de plus en plus fort. Il n'entend pas renoncer à ce dérisoire jouet de bois ballotté par la danse furieuse des flots. A l'entrepont et dans les cabines, on s'agrippe à ce qu'on peut, les mains tétanisées, le coeur chaviré. Le bateau plonge dans des creux d'une vingtaine de pieds. Chaque objet non arrimé devient un projectile mortel. Les plus courageux chantent ce qui sera peut-être leur dernier cantique."

 

 

Je remercie sincèrement Gilles Paris et son équipe pour la confiance dont ils m'honorent, ainsi que les éditions Flammarion pour cette merveilleuse découverte.


Pour aller plus loin...

 

 

La suite de ce roman, De tempête et d'espoir, Pondichéry est à paraître en Mai 2013 chez Flammarion.


Question : Si ce livre était une musique, quelle serait-elle ? 

Réponse de Marina Dédéyan : An Arlac'h, l'hymne de la Bretagne, le Gâyatrî mantra, La Sarabande de Haendel, Set fire to the rain de la jeune chanteuse Adèle.

L'intégralité de l'interview en date du 12 janvier 2013 à consulter ici.

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11 avril 2013 4 11 /04 /avril /2013 23:03

 

Bras de fer


Ecrit par Jérôme Bourgine

Editions Sarbacane, collection Exprim', 304 pages.

Publié le 03.10.2012.


 

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Julian, 18 ans, beau gosse, champion de natation, doué en dessin et amoureux de sa petite amie Leila, a tout pour être heureux. Ne lui manque que cette moto qui sera sienne s'il bat son père à leur partie de bras de fer annuelle. Son père : ouvrier, syndicaliste, c'est un dur ; un inflexible.


Le soir de l'anniversaire de Julian, tout bascule : furieux d'avoir encore été vaincu, il prend une moto, chute...et perd un bras.

Fini la natation, le dessin, le bras de fer. Commence pour lui une terrible descente aux enfers - la drogue. Mais dans cette chute, Leila ne le lâchera pas, jamais ; quitte à tomber aussi. Et de ce combat, Julian et son père ne sortiront vainqueurs qu'en apprenant à s'expliquer "à la loyale" et à se dire je t'aime.


 

 

 

 

Jeune homme amoureux et lycéen insouciant, Julian est le reflet de la jeunesse d'aujourd'hui : désabusé, il est écœuré d'une vie qu'il n'a pas encore pleinement goûté et son quotidien lui semble morne et insipide. Il est pourtant champion de natation et vit une jolie histoire d'amour avec Leila ! Mais il se plaint, parce qu'il est jeune et qu'à cet âge là une simple broutille prend des proportions gigantesques. L'âge ingrat ! Bref, son anniversaire approche, c'est le moment de s'assumer et d'annoncer à ses parents qu'il ne souhaite pas devenir dessinateur industriel, mais infographiste. On retrouve le stéréotype du père froid et distant, autoritaire, qui dirige sa petite famille sans accepter le moindre faux pas : l'affrontement est inévitable si Julian souhaite vivre la vie qu'il a choisi, et non celle qu'il lui impose. Jusqu'ici, rien d'original : le roman s'adresse à un public jeune en exploitant un thème d'actualité. Puis, c'est le rituel du bras de fer : chaque année, le soir de son anniversaire, Julian affronte le force légendaire de son père dans l'espoir de remporter la moto qu'il lui a promise en récompense de sa victoire. Il est sûr de gagner cette fois ! Il a 18 ans, il a décroché son bac', il a une copine et surtout un grand besoin de cette moto pour frimer en allant en cours et faire de longues virées en amoureux. Il ne peut pas échouer, d'ailleurs il sait qu'il va gagner, il le sent. Mais il se fait battre, une fois de plus. Une fois de trop ? Ravalant ses larmes, il court et s'enfuit, cherche sa Leila. Il décide de la rejoindre et emprunte la moto d'un de ses amis - t'inquiète mec, je te la ramène dans deux minutes - et il roule, avale les kilomètres et son chagrin avec : c'est l'euphorie. Cette sensation de liberté, le plaisir du vent glacial qui mord sa peau : il se sent invincible et prend des risques inconsidérés. La moto dérape et sa vie avec : il chute et perd un bras dans l'accident. 

Ce passage est franchement triste et la détresse de son père est plus douloureuse encore. Heureusement, Julian n'est pas seul pour affronter son handicap : ses parents, et Leila surtout, sont à ses côtés pour l'aider à se relever de cette épreuve. Leila est une courageuse jeune femme, assez solide pour deux, qui n'hésite pas à tout lâcher - sa famille, ses études - pour soutenir Julian et vivre à ses côtés. C'est un roc sur lequel Julian va s'échouer. Elle se démène pour trouver un emploi et pour faire plaisir à Julian, sacrifie toutes ses économies pour payer un petit studio minable. Elle lui est entièrement dévouée, amoureuse jusqu'au bout des ongles. Julian retrouve le sourire. C'est alors que son père lui propose un voyage entre mecs, à bord d'un voilier : c'est inespéré et délicieux, Julian se sent revivre. Ils passent la nuit dans un port, en Angleterre, et c'est là qu'il commence à déconner. Une jeune femme inconnue enlève son pull devant lui pour rigoler et lui faire rater sa manœuvre : c'est juste une blague, mais les yeux de Julian ne rigolent pas, ils s'attardent sur la chair offerte. Puis, le groupe de jeunes qui accompagne la jeune femme l'invite à passer la soirée avec eux. Julian, tout content de ne pas être mis à l'écart malgré son bras en moins, s'empresse d'accepter. C'est là qu'on lui propose de l'herbe, pour goûter, pour s'amuser. Pour se sentir bien. Il refuse bien sûr, il ne connait que trop bien les dangers de ces plaisirs là, ses parents l'ont bien éduqué. Mais tout de même, c'est tentant. Une main glisse sur sa cuisse, Julian désire la fille, il prend le joint. Son bras fantôme devient une excuse pour justifier sa bêtise, sa traîtrise et son égoïsme, et ce n'est que le début. Avouer son infidélité et l'exquis plaisir qu'il en a tiré à Leila ne le délivre pas de la délicieuse sensation que lui a procuré la drogue : alors, sans hésiter, il se procure du shit. De plus en plus souvent. Différents sources, différentes herbes. Très vite, il se laisse carrément sombrer dans la drogue et entraîne avec lui l'énergie et la force de sa Leila, pauvre petit ange, qui va lutter jusqu'à l'humiliation et le dégoût de soi pour le relever et l'aider à combattre cet autre lui, le Manque. 


Bras de fer est un roman très sombre, plus sombre que ne le laisse penser la quatrième de couverture. Je n'ai pas vraiment apprécié ma lecture, et pourtant j'affirme qu'il s'agit d'un très bon livre. La lente descente dans l'enfer de la drogue est très bien écrite, Jérôme Bourgine parvient à mettre des mots justes sur la dépendance qui s'installe progressivement et sur le manque obsédant qui bousille tout sur son passage. De plus, le roman est écrit dans un langage familier et jeune qui mélange les langues et s'amuse des jeux stylistiques, c'est un choix efficace qui donne une dimension très réelle au récit. Je n'ai jamais touché à la drogue de ma vie mais grâce à ce livre je suis aujourd'hui en mesure d'expliquer les symptômes de la dépendance et les manifestations du manque, je suis à présent capable de comprendre pourquoi il est si difficile pour un drogué de s'en sortir seul et de recouvrer la raison. La drogue est un poison terrible qui s'infiltre dans toutes les brèches et détruit progressivement les sentiments, puis les individus. C'est donc un livre efficace, enrichissant et percutant - car franchement, Jérôme Bourgine n'épargne pas le lecteur : la vie commune du jeune couple se transforme en véritable cauchemar et tout comme eux, on ne voit pas le bout du tunnel. 


Je n'ai pas réussi à décrocher du roman de toute la soirée car je voulais absolument terminer ma lecture sur une note positive. J'avais besoin d'un passage joyeux, ou au moins qui ne soit pas déprimant - mais les pages se tournent et c'est toujours pire. C'est pourtant un roman très bien écrit et qui s'inspire de faits réels, mais si j'avais souhaitée lire un ouvrage aussi sombre, je me serais orientée vers un témoignage. En choisissant un roman, j'espérais que le récit serait certes instructif et percutant, mais qu'il balancerait également la morosité par l'amour ou tout autre sentiment positif. Malheureusement, même les dernières pages n'apportent pas la joie nécessaire pour délivrer le lecteur de cet univers mélancolique : j'ai refermé ce livre totalement démoralisée et abattu. 


Par ailleurs, je n'ai pas apprécié l'humiliation de Leila, contrainte de poser nue puis de subir les pulsions sexuelles tout à fait écœurantes d'immondes pervers sans scrupule - tout ça pour quatre milles euros, une somme bien dérisoire en comparaison de ce qu'elle accepte de subir. C'est un livre qui est conseillé dès 14 ans et cela me perturbe énormément : la société a-t-elle à ce point changé que les jeunes adolescents ne soient même plus choqués de lire la prostitution forcée d'une jeune femme ? L'auteur a souhaité coller à la réalité, le langage est donc constamment familier et bien souvent grossier ; le pire étant ces passages sexuels assez choquants, qui sont très crus et vulgaires. Personnellement, je ne mettrai pas cet ouvrage dans les mains de mon petit garçon lorsqu'il aura 14 ans, je pense qu'il faut essayer de préserver l'innocence de nos enfants - bien que notre société de consommation érotise les enfants de plus en plus jeune et sans complexe ! C'est un marché très porteur auquel je suis fermement opposée. Dans ce roman, il est également question d'homosexualité lorsqu'un sexagénaire manipulateur et pervers abuse à multiples reprises de Julian en paiement de la drogue qu'il lui fournit. Ces passages sont moins précis et certaines scènes sont sous-entendues, mais l'auteur reste tout de même assez explicite - d'autant plus que Julian finit par avouer très vulgairement jusqu'où il est allé pour se procurer sa dose. C'est donc un livre que je déconseille aux enfants et adolescents, il faut selon moi une vraie maturité pour aborder cet ouvrage et en ressortir indemne.


"-Grouille-toi, on va rater le bus.

Il referme la porte-fenêtre et chope son blouson au passage. Sur les murs nus de l'appartement, un groupe de dauphins ricane en silence.

Ils s'installent tout au fond du bus. Julian laisse ses yeux glisser sur la ville où l'or des feuilles se mêle depuis quelques jours à la boue.

Une feuille de platane fait des pointes sur une flaque, un pied rabat ses prétentions de ballerine. Leila ne dit rien. Les premiers temps, elle pensait pouvoir échapper à la torpeur du flot humain charrié par la ville. Rien ne doit m'entamer, se répétait-elle, ni la médiocrité de notre existence actuelle, ni les humeurs de Julian, ni les tuiles. On marche sur un fil et il est forcément relié à quelque chose, de l'autre côté.

-Il suffit de tenir, Julian. Comme en compète.

-Pourquoi tu dis ça ?

-Parce que j'y pense. Parce que c'est toi qui me l'as dit, une fois. Parce que c'est vrai. Tu ne vas pas bien et c'est normal, l'appart est triste mais on va le rendre beau, mon boulot est moche mais ça ne durera pas éternellement. Il suffit qu'on tienne, Julian.

-Oui, ma puce.

Il était en train de penser à l'autre, à Jeanne."

 

Une sélection de titres musicaux est proposée en début de roman, afin d'accompagner agréablement la lecture : c'est une jolie attention que j'ai beaucoup appréciée.

 

Je remercie sincèrement les éditions Sarbacane pour la confiance dont elles m'honorent.

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10 avril 2013 3 10 /04 /avril /2013 17:55

 

Tout ce que je suis


Ecrit par Anna Funder

Titre original : All that I am

Editions Héloïse d'Ormesson, 492 pages


 

http://www.renaud-bray.com/ImagesEditeurs/PG/1372/1372686-gf.jpg

 

Avec l’avènement du Troisième Reich, l’existence insouciante de quatre jeunes Berlinois bascule. Persécutés, ils s’exilent en Angleterre.

Depuis Londres, ils tentent d’alerter le monde, désespérément aveugle, sur la terrible menace que représentent Hitler et le régime nazi.

 

Inspiré d’une histoire vraie, Tout ce que je suis met en lumière la destinée héroïque et tragique de ce petit groupe de militants qui organisèrent au péril de leur vie une résistance acharnée contre la cruauté indicible. Un extraordinaire roman où amour et aveuglement se confondent dans un ballet d’ombres.


 

 

 

 

 

 

Dans la plupart des romans, la narration respecte tout au long du récit le temps grammatical employé dès les premiers verbes. On découvre généralement l'univers d'un personnage - le lecteur est comme immergé dans la vie de celui-ci : ses amours, ses tracas, ses faiblesses - puis viennent les dernières pages et l'on quitte ce personnage sur un bonheur, un mariage, un voyage : bref, sur un événement qui clôt glorieusement le récit et apporte une satisfaction attendue au lecteur. Cependant, après cette dernière page, les personnages continuent d'exister - au moins dans l'imagination de l'écrivain - et libre à chacun de rêver la suite. 

Tout ce que je suis déroge à ce schéma classique. Grâce à une double narration, les époques se croisent et les temps nous jouent des tours : le présent revit le passé, et le passé se souvient d'un passé lointain. Les personnages, découverts sous différents angles temporels, sont comme mis à nus. Anne Funder propose un récit minutieusement réfléchi et agréablement soigné, qui ne laisse aucune question en suspend lorsque l'on tourne la dernière page : il s'agit vraiment d'un excellent roman.


« Un colis FedEx sur le paillasson. Je me penche tant bien que mal pour le ramasser, avec ma patte raide : imaginez une girafe chauve dans une robe de chambre sans nom... Je plains le passant qui pourrait m'apercevoir, pauvre gloire avec ses trois poils de cul sur la tête. Un frisson de plaisir pervers me traverse à cette idée, puis je me dis que les enfants pourraient me voir, et là, non merci, je n'ai aucune envie de les épouvanter. »


Le roman commence de manière inattendue par le récit teinté d'humour d'une dame presque centenaire qui raconte son quotidien au présent de l'indicatif. Si celui-ci n'a rien de drôle et semble morne et insipide, elle parvient à le rendre intéressant en maquillant sa souffrance ainsi que la détresse de sa vieillesse par une bonne dose d'autodérision comme seules les personnages âgées peuvent le faire. Le récit est parfaitement honnête et le rire est franc. On tourne les pages et l'on découvre Ruth : sa maladie, sa maison, sa calvitie, sa femme de ménage. Le récit s'attache aux plus petits détails et l'on s'impatiente quelque peu de ce récit qui piétine : qu'il est difficile de réaliser combien la vieillesse rend la vie fade et insignifiante. 


« J'adore Central Park. En ce moment, un homme juché sur une caisse à savon harangue les passants, et tente de les rassembler comme des papiers chassés par le vent. Je connais ce sentiment, ces yeux qui hurlent « le monde m'appartient, arrêtez et écoutez moi, je peux tout vous révéler ». C'est cette promesse, d'une pensée tout juste éclose, d'une foi nouvelle, que fait l'Amérique à tous ses nouveaux arrivants. »


Le deuxième chapitre s'ouvre sur un nouveau personnage : Toller, qui prend le relais de la narration. Sa voix masculine est moins fraîche, moins drôle : il semble vieux et fatigué, engoncé dans le fauteuil d'une chambre d'hôtel. C'est un vieux bonhomme qui souhaite apporter quelques modifications au récit autobiographique qu'il a écrit quelques années plus tôt et ainsi faire revivre par la magie des mots son amour disparue. On découvre sa vie à l'hôtel, encore plus terriblement morne que la vie toute ridée menée par Ruth, et on fait brièvement connaissance avec sa secrétaire, Clara. Lorsque Toller commence à dicter quelques phrases à celle-ci, on comprend que non seulement son récit, mais également tout son existence sont imprégnés par la politique allemande et les deux grandes guerres. 

 

 

« A l'été 1914, tout le monde voulait la guerre, moi compris. On nous disait que les Français avaient déjà attaqué, que les Russes se massaient à nos frontières. Le Kaiser nous avait tous appelés à défendre la nation, quelle que soit notre appartenance politique ou religieuse. « Je ne connais plus de partis, je ne connais que des allemands... », avait-il déclaré, avant de poursuivre : « Mes chers Juifs... » Mes chers Juifs ! Quelle émotion pour nous d'être personnellement conviés au combat ! Cette guerre semblait sacrée et héroïque, pareille à ce qu'on nous avait enseigné à l'école. Quelque chose qui donnerait un sens à la vie et nous rendrait purs.

Qu'avions-nous fait, de toute notre existence, pour mériter ce genre de purification ? »


A ce stade du récit, le lecteur trépigne : nulle trace des quatre jeunes militants allemands présentés dans la quatrième de couverture, nulle évocation du régime nazi. Le récit est lent, à l'image de ces deux narrateurs que l'on sent fatigués, physiquement comme intellectuellement – la lecture n'est donc pas captivante. Néanmoins, on s'étonne du choix d'une double narration par chapitres alternés – et la surprise est plus grande encore lorsque l'on découvre que soixante-trois années séparent ces deux récits : Toller confie ses pensées en 1939, alors que Ruth narre son assommante réalité en 2002. 


« Le chat gratte à la porte ! Qui l'a laissé sortir ? Scratch, scratch. 

Mein Gott, ce que j'ai mal au cul à force d'être assise. Ah, ben oui c'est vrai, je n'ai pas de chat. C'est une clé dans la serrure, quelqu'un qui entre.

Bev se tient devant moi, l'air contrarié. Par ma faute, c'est sûr. Quoique, à y regarder de plus près, d'autres options me paraissent possibles : sa teinture maison, d'un rose-orangé venu d'ailleurs, ou son œil malade qui parpalège comme un fou aujourd'hui. A moins que ce ne soit sa voleuse de fille, Seena, une ex-infirmière accro à l'héroïne, dont le triste sort, je m'en suis rendue compte au fil des ans, est tellement terrible que Bev préfère éviter le sujet.

-Bon, alors, bougonne-t-elle, on prend racine ? »


Encore quelques pages et le mystère se dénoue par la magie de quelques phrases : on comprend et on jubile ! Car si le choix narratif d'Anne Funder est audacieux, il est surtout ingénieux. 

Ruth  commence à souffrir d'une dégénérescence de la mémoire qui se traduit par une quasi-incapacité à restituer des événements très récents – ainsi, elle ne parvient pas à se souvenir du nom du médecin qui la soigne - ainsi que par un reflux d'anciens souvenirs qui semblaient oubliés, mais qui resurgissent dans son esprit aussi nettement que s'il s'agissait de la réalité. Durant les premiers jours, ces souvenirs sont brefs et sont déclenchés par des éléments du présent – un bruit, une couleur, une odeur. Puis, progressivement, ces souvenirs s'allongent et empiètent de plus en plus sur le présent et la réalité de Ruth. Celle-ci se laisse submerger et n'essaie pas de reprendre le contrôle de sa mémoire, car ces souvenirs la font revivre et surtout, insuffle une nouvelle vie à des êtres chers disparus. Ainsi, le passé envahit le présent graduellement et le lecteur est emmené très naturellement dans le passé, alors qu'Hitler est sur le point d'être nommé chancelier. 


« ...nous étions convaincus que le peuple, une fois correctement informé, reprendrait ses esprits et pencherait du côté de la liberté. Nous nous trompions : c'était sous-estimer le pouvoir de séduction du nazisme, ce dépassement du moi qu'il offrait, cet abandon, corps et âme, au collectif. »


On découvre quelques jeunes Allemands engagés dans la vie politique de leur pays : alors qu'Hitler est nommé chancelier, ils ne renoncent pas à leurs idéaux et poursuivent leur militantisme contre le régime nazi. C'est tout entier, corps et âme, qu'ils s'engagent dans leurs actions politiques, même dans l'exil, alors qu'ils n'ont plus ni maison, ni famille, ni vêtements, même dans la misère et la famine, même sous les menaces et l'oppression nazie: ces hommes et ces femmes donnent leur vie pour défendre leurs convictions. Ils souhaitent anticiper la guerre, changer l'opinion publique allemande, faire comprendre aux pays d'Europe qu'Hitler se prépare à les attaquer, mais le monde est sourd à leurs cris et aveugle à leurs écrits. Ils se démènent pour braver les interdits imposés par leur statut de réfugié et correspondre avec ceux qui sont encore en Allemagne et qui n'ont pas encore été emprisonnés ou assassinés - ces héros dont on ne parle jamais et grâce auxquels de précieux documents sont sortis des bureaux d'Hitler. Ruth, Dora, Hans et tant d'autres rassemblent des preuves, traduisent jours et nuits des courriers et rédigent des articles qu'ils parviennent à glisser dans la presse anglaise. « L'épée de Damoclès de l'expulsion se balançait au-dessus de nos têtes. »

Durant près de cinq cents pages, on suit leur terrible combat contre les injustices du Troisième Reich, mais aussi le combat qu'ils se livrent à eux-même pour ne pas sombrer dans la détresse et dans la peur, pour ne pas succomber à leurs propres démons. 


Le récit de Toller est différent mais tout aussi enrichissant. Détaché du réseau des militants, il est surtout dramaturge et poète avant d'être un militant socialiste. Grâce à ses pièces de théâtre, il transmet des messages forts au peuple et dénonce ainsi les injustices du Troisième Reich. Excellent orateur, il participe à de nombreuses conférences : il use ainsi de sa notoriété et de son charisme pour soutenir les actions des militants socialistes. Ses souvenirs coïncident avec ceux de Ruth et permettent de les étoffer car il s'attache plus à la psychologie des personnages et aux événements externes à cette lutte politique permanente. 

Alors que les personnages décrits par Ruth sont forts et dynamiques, toujours dans la réflexion et dans l'action, le récit de Toller permet d'en montrer les faiblesses, et notamment celles de Dora qui est le personnage le plus fort de l'histoire. C'est elle qui est au cœur du réseau des résistants allemands, toute sa vie et toute son énergie sont consacrés à son combat contre Hitler et le nazisme. Elle fume cigarette sur cigarette, se ronge les ongles jusqu'au sang et ne dort quasiment plus depuis son exil forcé : sa chambre est envahie de dossiers et de piles de lettres qu'elle traduit, de journaux qu'elle étudie, et d'autres documents illégaux. Toller est son amant. Leur amour est puissant, mais les mœurs de l'époque prônent la liberté sexuelle et le détachement sentimental – alors ils taisent la profondeur de leurs sentiments et s'amusent de leur relation. Malheureusement, lorsque Dora décide de se donner toute entière à sa lutte, elle néglige sa vie sentimentale et oublie l'essentiel. Toller, bien qu'artiste engagé, souhaite vivre un amour intense et peut-être construire une vie de famille : c'est ainsi que petit à petit, leur relation s'étiole. Toller emménage avec une autre femme. C'est une défaite pour Dora, cette battante qui se dédie entièrement à une cause et oublie de se battre pour elle-même : le peu d'énergie qu'elle conservait pour Toller, elle le consacre alors à son combat. Ce n'est plus une femme, c'est l'incarnation même du militantisme social anti-nazi : elle fait le choix de mourir pour les idées qu'elle défend. Car s'opposer à Hitler, c'est décider de mourir. Le récit de Toller permet donc de donner plus de profondeur aux personnages et de réaliser l'ampleur de leurs sacrifices.


L'écriture d'Anna Funder est parfaite, chaque phrase est écrite avec intelligence. Malgré la complexité des événements politiques en Allemagne, le récit reste simple à comprendre et se lit avec une étonnante facilité. Les personnages apparaissent subtilement et prennent au fil des pages une vraie épaisseur : l'auteur s'attache à les décrire aussi bien physiquement que sur un plan psychologique, et leur investissement politique vient parfaire cette description. Rien n'est négligé ou laissé au hasard, la plume de l'auteur sert efficacement l'histoire. Tout semble si vrai ! J'avais l'impression de lire une autobiographie, tellement le récit est réaliste et les émotions vivantes ! L'écriture est si joliment travaillée qu'elle se laisse oublier, ce qui permet au lecteur de se concentrer sur l'histoire et de l'apprécier à sa juste valeur.

 

Tout ce que je suis est un roman très fort et très enrichissant. Enfin un roman traduit en français qui met en avant la lutte menée par les Allemands contre la montée du nazisme ! La résistance française est régulièrement mise à l'honneur dans les librairies, mais il est bien plus intéressant de se plonger dans la résistance allemande de l'avant-guerre ! Les Allemands ont si souvent été critiqués que l'on oublie les actes héroïques accomplis par ceux d'entre eux qui ont refusé de se plier à un gouvernement totalitaire et ont décidé de se battre pour sauver des vies. Il faut un courage immense et une force de volonté incroyable pour se battre contre des frères, des maris, des amis, des collègues, pour se battre contre son propre peuple au péril de sa vie. Déchus de leur nationalité, contraints à l'exil et menacés d'assassinats dans les camps de concentration, ces militants allemands n'ont jamais cessé de se battre pour la liberté et les droits individuels. Tout ce que je suis est un roman à la fois magnifique et tragique dont la trame est constituée de faits réels et de personnages ayant existé, ce qui renforce la valeur de l'ouvrage et sa puissance littéraire. C'est un livre que je relirai sans hésitation, une vraie excellente découverte, un coup de cœur exceptionnel. 


« Quand Hitler est arrivé au pouvoir le 30 janvier 1933, mon amie Ruth et ses amis ont fui l'Allemagne, et c'est en exil qu'ils ont tenté de faire tomber le dictateur. Ce livre retrace leur histoire, ou plutôt ma version de leur histoire. Ce livre en est une reconstitution à partir de fragments fossiles – un peu comme l'on pourrait garnir de peau et de plumes un assemblage d'os de dinosaures, pour tenter de se faire une idée de la bête dans son entier.(...) »

 

 

Je remercie l'équipe de Libfly ainsi que les éditions Héloïse d'Ormesson pour la confiance dont ils m'honorent.

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6 avril 2013 6 06 /04 /avril /2013 20:07

 

Des Larmes de sang

- Tome 1 -

Larmes Noires


Ecrit par Stacy Bailly

Publié en janvier 2013 aux éditions Sharon Kena

158 pages, disponible en e-book !


 

Des larmes de sang

Aidlinn Weiss, jeune Anglaise de quinze ans, commet l'irréparable : elle partage la couche d'Ewen, son cousin, beau jeune homme et chevalier irlandais qu'elle aime depuis l'enfance, ennemi juré de Bradley, son frère, et perd ainsi sa virginité.    


C'est à ce moment que, pour elle, commence l'enfer... Ewen, qui nie tout sentiment à son égard, est condamné à la peine de mort alors qu'elle est envoyée en maison close...

 

Un an plus tard... Souillée jusqu'au plus profond de son âme et totalement désemparée, Aidlinn envisage le suicide. C'est alors qu'un nouveau client franchit la porte de sa chambre. La silhouette athlétique, un visage d'une beauté divine, des yeux magnifiques... Elle le reconnait tout de suite. Le jeune homme se jette sur elle et, dégainant sa dague, s'apprête à lui trancher la gorge...


 

Des Larmes de sang : Larmes noires est publié et vendu dans la collection Romance Historique des éditions Sharon Kena, c'est donc confiante en ces choix éditoriaux que j'ai souhaité lire ce livre. La quatrième de couverture est bien écrite et plutôt séduisante : difficile de ne pas souhaiter connaître la suite, je me suis laissée convaincre !


Bien que je n'espérais pas des personnages à la psychologie très développée, ni des sentiments vivaces, pas plus qu'une intrigue originale, j'avais des attentes : j'escomptais des sentiments poignants et une héroïne attachante. Je souhaite insister sur la différenciation des sentiments par rapport à l'attirance physique. Je distingue en effet le désir du corps d'autrui - l'instinct animal, des sentiments que l'on peut éprouver pour l'esprit d'une personne : pour sa personnalité, ses qualités et ses défauts, pour sa manière de s'exprimer et plus sentimentalement, pour son âme. La Nature est prévoyante : sentiments et attirance physique vont bien souvent de pair, on tombe généralement amoureux d'un être que l'on trouve beau et désirable - la laideur, le dégoût, le caractère repoussant voire répugnant d'un être humain n'incite généralement pas l'esprit à l'amour. C'est pourquoi aucun lecteur ne se plaindra d'une héroïne qui tombe éperdument amoureuse d'un garçon vif d'esprit, protecteur, attentionné - et beau garçon, du moins à ses yeux. Cela correspond non seulement au schéma amoureux classique, mais c'est surtout ce que le lecteur attend d'une romance : du rêve, de l'amour et des corps qui fusionnent. 

Malheureusement, il est difficile d'imaginer un amour composé uniquement de désir charnel. On peut concevoir qu'un esprit naïf confonde le sentiment amoureux avec l'obsession de possession physique, pourquoi pas. Cependant, il ne faut pas abuser de la crédulité du lecteur : si l'objet du désir devient cruel et agressif, que ce magnifique corps est habité par un être abject et perfide qui le fait souffrir intensément et à de nombreuses reprises, alors sans hésitation l'esprit se libère de toute envie sexuelle. La sécurité, la nécessité de rester en vie prime sur les besoins sexuels, c'est une évidence. C'est pourquoi ce premier tome des Larmes Noires m'a énormément déçue de la première à la dernière ligne : alors qu'il s'agit d'une romance, il n'y est pas question de sentiments, pas une seule fois! Il n'est sujet que de désirs sexuels, d'attractions physiques et de pseudo-sentiments découlant de cet attrait. Alors que l'héroïne, Aidlinn, est de nombreuses fois blessée physiquement et psychiquement par Ewen, elle ne peut s'empêcher de toujours le désirer, de l'aimer parce que, comprenez-vous, il est beau. Trop beau. Divinement beau. Oh, comme ses muscles sont forts et puissants ! Oh, comme son sourire est craquant ! Oh, comme son port de tête est altier ! Oh, oh, oh : ça n'en finit pas ! La totalité du récit est une répétition absurde d'adjectifs qualitatifs formulés par l'esprit subjugué d'Aidlinn. Qu'importe qu'Ewen soit traître, menteur, manipulateur ! Qu'importe qu'il égorge des hommes comme il respire, qu'il manie l'insulte aussi bien que son épée ! L'auteur, Stacy Bailly, présente son héroïne comme une jeune fille candide et douce, qui ne peut croire en la noirceur d'âme d'Ewen. Soyons honnêtes : ce n'est pas de la candeur, c'est de la bêtise. L'histoire n'est absolument pas vraisemblable, et je suis persuadée que ce roman ne pourra plaire qu'à des jeunes gens très peu expérimentés en matière d'amour et de sexualité. Pour des adultes, même de jeunes adultes comme moi, ayant déjà connus la tourmente amoureuse, la violence verbale et parfois physique, ayant déjà ressenti la douleur des choix qui s'imposent d'eux-mêmes quand l'on souffre dans son corps comme dans son esprit, ce récit est totalement inconcevable. Ma lecture fut dominée par l'envie de gifler Aidlinn, tant son comportement est débile et dangereux. 


Par ailleurs, l'intrigue est vraiment plate et frustrante, en vérité il ne se passe quasiment rien dans ce roman : on piétine ! Dans les premières pages du récit, Ewen soustrait Aidlinn de la maison close dans laquelle elle est séquestrée pour la mener devant le roi et la faire témoigner. L'histoire est le récit de leur voyage à cheval, depuis la maison close jusqu'à la cour royale : durant ce trajet, quelques rencontres, beaucoup de disputes ainsi que de violence, et surtout une incroyable torture psychologique! Elle l'aime et le désire, mais il est cruel, donc elle ne peut l'aimer, mais le désire toujours, alors il faut le détester, mais oh qu'il est beau, elle le regarde et le désire de nouveau, se déteste, le déteste, ne l'aime plus mais l'aime encore, car si elle ouvre les yeux et le voit, oh qu'il est beau ! Les pensées d'Aidlinn n'évoluent pas au cours du récit, et c'est fort dommage : si seulement ces pensées tortueuses avaient été les prémices d'une maturité nécessaire ! Mais non, elle est violentée, tourmentée, blessée, manipulée encore et encore mais n'a de cesse, pages après pages, de désirer et d'aimer sans aucune raison un homme dont elle ne sait absolument rien, ne percevant que sa terrifiante beauté. Les personnages n'ont aucune épaisseur, leur personnalité est quasiment inexistante, par contre ils sont très facilement imaginables, tant les adjectifs descriptifs de leur physionomie sont nombreux !


Une histoire très décevante donc, et qui dessert une plume pourtant efficace ! En effet, malgré sa jeunesse Stacy Bailly a une écriture très fluide et agréable qui présage de très bons textes. Ainsi, malgré les descriptions incessantes d'Ewen et la profusion d'adjectifs, je n'ai trouvé que très peu de répétitions ! Cela mérite d'être souligné, car les jeunes auteurs utilisant un vocabulaire aussi varié que précis sont rares. De plus, alors que le récit fut ennuyant et les personnages très creux, j'ai ressenti comme une dépendance à l'histoire : je désirais vraiment connaître la suite. Malgré ses très nombreux défauts, le texte parvient donc à se rendre addictif : je ne peux que féliciter la plume de l'auteur, c'est une prouesse ! Je crois qu'il faut parfois prendre patience et attendre qu'un texte gagne en maturité avant de le publier : Larmes Noires est un roman parfois complexe mais que l'on comprend facilement grâce à une jolie écriture, si l'histoire avait été mieux travaillée et les personnages plus approfondis, je pense que le roman aurait été agréable. J'encourage l'auteur à persévérer, son écriture et son imagination ne peuvent que se bonifier avec le temps et l'expérience !


 

"...elle se surprit à penser que si elle avait été un arbre, Rory aurait été l'hiver. Les arbres se laissaient dévêtir par l'hiver, gémissaient, pleuraient lorsqu'il leur envoyait son souffle glacé, et le gel sont il s'accompagnait finissait souvent par les tuer."


 

Pour aller plus loin dans la découverte de cette oeuvre, je vous propose de visiter le site internet créé par Stacy Bailly à propos de son roman, Des Larmes de sang.

 

Je remercie sincèrement les éditions Sharon Kena pour la confiance dont ils m'honorent.

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4 avril 2013 4 04 /04 /avril /2013 21:51

Merlin 1

 

Merlin, les années oubliées

Tome 1


Ecrit par Thomas Archibald Barron

Version française publiée en 2013

Editions Nathan, collection Jeunesse

 

 

Rejeté par l'océan, un garçon s'éveille sur une plage du pays de Galles. Il ne se souvient de rien, ni de son nom, ni de sa famille. Mais il est déterminé à découvrir qui il est - et d'où lui viennent ses mystérieux pouvoirs. Ses pas le mènent vers une île enchantée, une terre étrange dont le destin est étroitement lié au sien...


 

 

Pour se donner la chance d'apprécier ce roman, il est nécessaire de se détacher de ce que l'on connaît déjà de Merlin. Il existe tellement de légendes à son sujet que chacun à sa propre conception de sa physionomie, de sa personnalité et de ses pouvoirs. Parfois, les légendes se complètent et enrichissent la conception individualiste de ce fameux personnage : c'est le cas de cet ouvrage qui souhaite donner un passé à Merlin et ainsi lui donner plus de profondeur, car rares sont les textes s'y rapportant. Il faut donc abandonner le Merlin adulte que l'on connaît, sa sagesse et ses conseils légendaires ainsi que sa longue barbe blanche flottant au vent pour pouvoir faire connaissance avec l'enfant qu'il était. On découvre alors un petit garçon d'une dizaine d'années, maigre et hésitant, qui n'a pas encore choisi son destin et n'a même pas conscience des choix qui l'attendent. Ainsi, le lecteur ne doit pas rechercher dans les aventures de ce jeune garçon des présages de son futur : il faut se concentrer sur le présent de cet enfant, comprendre son raisonnement et ses sentiments et l'accompagner dans son apprentissage. 


Par ailleurs, avant de commencer cette lecture, il faut garder à l'esprit que les éditions Nathan ont publié ce roman dans leur collection Jeunesse : ainsi, si vous choisissez de lire cet ouvrage sans faire partie du public visé, je vous recommande d'adapter au préalable vos attentes. Vous ne trouverez pas dans cet ouvrage la même profondeur, ni le même vocabulaire que dans les romans adressés aux adultes. De même, le style de l'auteur se veut volontaire enfantin, un peu naïf et léger. Il ne sera pas question de batailles sanglantes, de quêtes exténuantes, de rencontres sexuelles dénuées de pudeur : dépourvu de violence, ce roman évoque la beauté des êtres vivants et de la Nature, la force de l'Amitié et l'importance de la générosité. Il s'agit d'un ouvrage parfait pour nos enfants et jeunes adolescents, une lecture qui leur apportera un peu de douceur, de poésie et de réflexions sur des valeurs importantes dans un style fluide et très accessible. C'est également un roman qui les fera voyager, car les longues descriptions de la Nature sont très imagées et soignées, ce qui est réellement appréciable pour un roman Jeunesse.


L'histoire est bien construite, et pourtant imaginer et écrire le passé de Merlin n'était pas aisé pour l'auteur qui se devait de respecter les origines connues du légendaire personnage, ainsi que le contexte socio-religieux de l'époque, tout en convergeant vers un futur déjà tracé. 

Le début du récit est assez lent, au point que je me suis endormie au bout de quarante pages, mais c'est un mal nécessaire. D'ailleurs, ce n'est pas la plume de l'auteur qui manque de dynamisme : c'est l'histoire qui semble engourdie, comme si les mots se réveillaient doucement – à l'image de Merlin, qui se nommait alors Emrys, et qui vient d'échouer, inconscient, sur une plage inconnue. Alors qu'il se réveille avec difficulté, il prend conscience d'un vide intérieur désespérant : il n'a plus de souvenir et son propre reflet lui est étranger. De cette perte va naître sa quête : retrouver ses racines, sa terre natale et sa famille. Cependant, avant de naviguer sur les océans avec la folie de sa jeunesse, Emrys va vivre quelques années avec une femme nommée Branwen, qui lui dit être sa mère et qui va le nourrir et le protéger des villageois – car ces derniers, subissant les changements d'une époque tourmentée, sont résolument hostiles à tout ce qui leur est inconnu. 

Ces quelques chapitres précédant le départ d'Emrys ont valeur d'incipit : la situation du jeune garçon évolue peu, mais la description de son quotidien et des personnages qui l'entourent permet au lecteur de mieux le comprendre et de s'en faire un personnage familier. L'auteur profite également de la stabilité de ces premières pages pour présenter, d'abord subtilement puis grâce à de petits incidents, les pouvoirs naissants d'Emrys et la relation particulière qu'il entretient avec la Nature, bien qu'il en soit encore totalement inconscient. On s'attache finalement à ce petit bout d'homme.

Viennent ensuite de terribles souffrances, telles des épreuves divines pour ce jeune garçon qui a la foi. Il en ressort plus fort et plus sage – une sagesse encore toute enfantine – et décide qu'il doit partir, quitter ce nid douillet de sécurité et d'habitudes pour découvrir son passé et comprendre pourquoi il s'est échoué sur les côtes du pays de Galles. Ainsi commence une quête des origines qui le mènera dans un autre monde, sur l'île légendaire de Fyncaria. Les descriptions de cette île sont merveilleuses : la forêt est gigantesque, éclatante de couleurs, peuplée d'arbres enchantés et d'autres créatures fantastiques. Il faut lire ces lignes avec les yeux et le coeur d'un enfant pour en saisir toute la beauté et se laisser transporter par le récit. Au cours de ce voyage, Emrys va trouver bien plus que des réponses à ses questions identitaires : l'Amitié, notamment, sera sa plus belle trouvaille. 


Ma lecture fut très agréable et m'a donnée le sourire car on rencontre au fil des pages des créatures surprenantes et qui possèdent toujours quelques traits humoristiques inattendus ! Certes, ceci met en avant la candeur du récit, mais ce dernier reste néanmoins très plaisant si l'on accepte de jouer le jeu : on rit alors de bon coeur ! Et puis, n'oublions pas que je suis une adulte : les enfants ne percevraient pas le côté naïf du récit, pas plus que l'étonnante simplicité avec laquelle les personnages vainquent la terrible menace qui pèse sur Fyncaria. 


C'est un excellent roman à conseiller aux enfants et jeunes adolescents, l'écriture est simple mais soignée, l'histoire est joliment racontée et on se laisse facilement emportée par la magie des mots. Pour les adultes rêveurs, ces grands enfants qui sont encore capable de s'émerveiller avec légèreté et de sourire sans trop se questionner, ce sera également une bonne lecture - ce fut mon cas, je me suis offert quelques instants de rêves et je serai ravie de découvrir le deuxième tome de cette saga !

 

Pour en savoir plus sur l'auteur de ce roman, Thomas Archibald Barron, je vous invite à visiter son site officiel.

 

Je remercie sincèrement les éditions Nathan pour la confiance dont ils m'honorent

 


 

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A l'honneur : la littérature "jeunesse" !

La littérature jeunesse est mise à l'honneur ! Une nouvelle catégorie lui est dédiée !

Je vous invite, chers lecteurs, à feuilleter quelques jolis ouvrages colorés et à découvrir de merveilleuses histoires pleines de rêves et d'aventures !

De belles idées pour nos adorables petits anges, et un soupçon de tendre nostalgie pour les plus âgés !

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