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19 mars 2014 3 19 /03 /mars /2014 18:32

 

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Le pays à l'envers

 


Ecrit par Myriam Gallot


Publié aux éditions Syros - collection Tempo - 2013

Poche, 112 pages - 6 €


 

 

 

 

 

 

 

(Résumé personnel)

Pablo est un petit garçon épanoui et heureux âgé de 7 ans. Il vit en Urugay avec son papa uruguayen et sa maman française. Les vacances sont l'occasion de partir à la découverte du village maternel sur l'Île d'Ouessant, un petit coin de Bretagne au bout du monde. Seulement, Pablo doit partir seul - même son doudou reste en Urugay, car un crocodile ne peut pas prendre l'avion. Confié aux soins de Papilou et Mamina, le petit garçon découvre les paysages océaniques de la pointe bretonne, ses spécialités salées et son vent bien frais ; mais il découvre surtout combien il est douloureux d'être éloigné de sa famille et privé de ses racines, dans un pays si étrangement différent. 


Petit livre d'une centaine de pages, Le pays à l'envers se lit facilement grâce à une plume soignée qui prend garde d'éviter les tournures trop complexes. Conseillé à partir de 10 ans, je pense que cet ouvrage sera accessible aux enfants déjà habitués à la lecture et que l'on a envie de voir progresser, car il y a tout de même certains termes peu familiers dans ce petit roman, toutefois il est possible de les comprendre grâce au contexte - ce qui permet d'apprendre de nouveaux mots sans y prendre garde. 

Myriam Gallot a la particularité d'écrire dans un style lapidaire, favorisant les phrases courtes et explicites, parfois même composées d'un seul mot. Si j'ai regretté ce style un peu fracassant et dénué de poésie, il faut avouer que cette écriture particulière est une bonne canne pour les enfants qui auraient peur de trébucher dans leur lecture, voire de s'y perdre. Les phrases courtes permettent de mieux retenir les personnages et les situations, mais également d'encourager le lecteur qui se sent progresser dans l'histoire. 


"Le monsieur révélait l'existence de plein d'oiseaux indécelables, sur l'eau, sur les rochers, dans les buissons. Il les montrait à Pablo en dessin dans un livre de poche. Parfois, un simple cri lui permettait de deviner la présence d'un oiseau. Il le cherchait dans les airs. Finissait par le repérer. Le montrer. Le nommer. (...)

Pablo trouvait incroyable de voir les oiseaux du livre en vrai. Avec le même plumage. Les mêmes pattes. Le même bec. Les oiseaux semblaient s'être envolés des pages imprimées."


L'histoire de Pablo est intéressante, bien que malheureusement dénuée d'émotion : on poursuit cette lecture sans y être sensible, sans ressentir un vrai plaisir de lecture. Les jeunes lecteurs y trouveront tout de même des choses intéressantes : ils pourront par exemple comparer leur propre peur de la séparation à celle de Pablo et réfléchir aux questions posées par le jeune homme - parfois si étranges et innocentes que les adultes n'y trouvent pas de réponse. 

Cependant, j'étais déçue que le thème du voyage et de la découverte ne soit pas développé avec plus de soin : Myriam Gallot a pris le parti de faire ressortir l'immense chagrin du jeune garçon ainsi que son mal du pays, mais est-ce vraiment une si bonne idée ? A la fin de l'histoire, le jeune garçon est triste au point que ses vacances sont écourtées et qu'il reprend l'avion précipitamment pour retrouver ses parents : ainsi, malgré quelques jolies découvertes sur l'ïle d'Ouessant, il ne s'est pas rapproché de ses grand-parents et a refusé de s'ouvrir à eux. N'aurait-il pas été préférable afin de convaincre les jeunes lecteurs que la séparation n'est pas aussi affreuse qu'elle semble l'être, que le petit bonhomme se laisse apprivoiser par ses grand-parents et, oubliant sa tristesse, qu'il découvre avec un vrai plaisir ce pays si différent du sien ?

 

En bref, une lecture accessible et plutôt sympathique, bien que sans grand intérêt pour l'enfant.


 

Je remercie sincèrement les éditions Syros pour la confiance dont elles m'honorent.

 

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26 février 2014 3 26 /02 /février /2014 15:53

 

La fille qui n'aimait pas les fins


Ecrit par Yaël Hassan et Matt7ieu Radenac

Publié aux éditions Syros, collection Tempo - Août 2013

Poche, 213 pages - 6€50

 

 

 

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Maya est une amoureuse des livres. Elle en a déjà cent trente-quatre ! Sa mère, qui ne peut pas lui acheter tous les livres de la terre, l’inscrit contre son gré à la bibliothèque.


Dans ce lieu paisible et studieux, Maya va faire la rencontre d’un vieux monsieur plein de fantaisie, qui l’intrigue beaucoup et dont elle se sent proche.


Qui est réellement le mystérieux Manuelo ? La plus belle des surprises est au bout de l'histoire...

 

 

 

 

 

 

Petit livre jeunesse d'environ 200 pages, La fille qui n'aimait pas les fins surprend par sa richesse et son intelligence. Destinés aux enfants à partir de 10 ans, cette perle d'émotions est à offrir sans hésitation.


Le récit s'ouvre sur Maya, une jeune fille amoureuse des livres que sa maman inscrit à la bibliothèque faute de ne pouvoir lui acheter autant d'ouvrages qu'elle le désire. Les pages se tournent très rapidement tant l'adolescente est attachante : aucun doute que beaucoup d'enfants s'identifieront avec facilité à cette gamine un peu maladroite d'un naturel attendrissant.


La jeune Maya souffre énormément de la perte prématurée de son papa, mortellement blessé par un automobiliste – la solitude lui pèse, et elle s'enferme toujours plus dans ses livres. La rencontre d'un vieux monsieur excentrique au cœur des rayonnages de la bibliothèque va apporter un souffle nouveau sur son quotidien. Le vieillard répond avec sagesse à ses interrogations et l'aide à progresser sur le chemin de la vie – notre jeune héroïne découvre alors, grâce à son ami, le bonheur de laisse courir sa plume sur un journal intime, ainsi que le plaisir d'apprendre des mots nouveaux, parfois rigolos, et de les noter précieusement dans son petit carnet. Alors que son écriture gagne en dynamisme au fil des pages, la jeune fille retrouve progressivement le sourire et la joie de vivre s'installe de nouveau dans son cœur. 


Roman polyphonique très agréable à lire, ce petit plaisir littéraire offre aux jeunes lecteurs des pistes de réflexion et de compréhension du monde très pertinentes. Ainsi sont abordés avec subtilité et émotion différents thèmes tels que l'amitié, la solitude, le deuil, l'amour naissant, et surtout l'impact de nos choix sur notre avenir ainsi que celui de nos proches. En seulement 200 pages, ce format « poche » apporte également des réponses sensées à des questionnements parfois complexes à propos de la littérature : que signifie la fin d'un roman ? Que deviennent les personnages lorsque la dernière page du livre est tournée ? Comment un écrivain décide-t-il de la fin qu'il souhaite offrir à ces êtres de papiers ? Et surtout, la vie est-elle un roman ?


Un court roman maîtrisé par une bonne plume, qui s'adresse à la jeunesse avec douceur et maturité.


« -Est-ce que tu étais sévère avec Papa ?


-Oui, un peu. Disons, pas sévère mais exigeant. Trop exigeant. Tu vois, Maya, tu liras comment les choses se sont passées de mon point de vue. Mon plus grand tort, dans cette histoire, est de ne pas avoir eu le courage d'aller chercher mon fils et de le ramener à la maison par la peau du cou. Je dis toujours que les mots écrits sont mille fois plus puissants que les mot parlées. Je lui ai écrit et encore écrit. Mais mes mots n'ont servi à rien. Mon plus beau rêve aurait été en tout cas de pouvoir réécrire cette fin là... »

 


Je remercie sincèrement les éditions Syros pour la confiance dont elles m'honorent, ainsi que pour cette jolie découverte.

 

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Yaël Hassan et Matt7ieu Radenac présentant cet ouvrage.

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3 juillet 2013 3 03 /07 /juillet /2013 14:05

 

Maintenant le mal est fait


Ecrit par Pascal Dessaint

Publié aux éditions Rivages en Avril 2013

Grand format, 256 pages.

 

 

 

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"Etre soi-même se révèle parfois une faute, ou une erreur. Il y a une grande différence. La faute est impardonnable, très souvent. L'erreur est rectifiable, si on a le temps pour soi. Ma mère ne paraissait pas vouloir accorder ce temps à mon père, ni lui pardonner."


La disparition troublante d'un homme va changer le regard que ses amis portent sur eux-mêmes, perturber l'équilibre déjà fragile d'une petite communauté qui voit son existence contrariée par un projet de route. Comment saisir les forces qui gouvernent la vie de chacun, et s'en accommoder ?


Au-delà d'un roman sur l'amitié et les risques qu'elle fait courir, Maintenant le mal est fait est une réflexion sur la frénésie de notre monde et sur le progrès, sur les rapports complexes que les hommes entretiennent avec la Nature et sur le mal qui en découle.

 

 

Imaginez un homme d'âge mûr, de taille moyenne et dans la norme esthétique. Son corps est d'une symétrie presque parfaite, sa peau est lisse, son teint est rose : il est d'une quasi-perfection banale et l'on ne pourrait douter de sa bonne santé. A présent, imaginez qu'une lame acérée s'enfonce dans cette chair aussi tendre que délicate et la tranche profondément. Un sang poisseux et sombre s'en écoule, un liquide malodorant et impur qui emporte dans son sillon des déchets humains difformes et abîmés. Cet homme, apparemment sain de corps, était en réalité malade. Rongé de l'intérieur, il pourrissait lentement. 


La plume de Pascal Dessaint est à la fois ce poignard meurtrier, ce couteau de boucher et ce scalpel chirurgical. Avec précision et habileté, il tranche vivement dans l'apparente perfection de l'existence de ses personnages ; avec ferveur et passion, il en perce l'illusion, la déchire de ses mains et l'encre se déverse sur les pages comme une coulée de sang. C'est alors qu'il extrait de cette ouverture béante une immonde vérité, toute gluante et asphyxiante et qui se répand en 256 pages de puanteur infecte.


"Les amis sont parfois plus redoutables qu'un corde pour se pendre."

 

Les personnages de ce roman sont amis et si on les croisait dans la rue, on les devinerait assurément fraternels, aimables et jovials. On envierait certainement leurs clins d'oeil malicieux et cette rivalité enfantine qui ne les quitte probablement jamais, puis on jalouserait le caractère tendre et taquin de cette petite bande d'amis que l'on imagine multipliant des paris aussi stupides que nostalgiques de leur jeunesse commune. Surtout, on regretterait de ne pas faire partie de cette joyeuse troupe qui semble si sincèrement avoir l'habitude de s'entraider, de se soutenir et de s'aimer. Voilà la vision saine, fraîche et colorée que ces êtres de papier donneraient à voir de leurs rapports et de leur attachement mutuel.


Maintenant le mal est fait tranche dans cette vision idyllique de l'amitié. Le geste est brutal, inattendu et douloureux.


En effet, Pascal Dessaint a choisi d'exhiber l'incapacité honteuse de l'être humain à faire preuve d'une loyauté sincère ou de bons sentiments constants : en résulte un roman indécent et très sombre, puisqu'il explore la noirceur de l'âme. Tour à tour, les individus qui forment cette bande d'inséparables perdent leur masque et, au cours de chapitres qui alternent les points de vue, chacun confie ses émotions, ses pensées et ses mensonges. Ainsi, s'il y a autant de narrateurs que de personnages, il y a aussi ce narrateur invisible et muet dont la main assemble ces détestables confessions et les agence tel une accusation contre les travers de l'Homme.


"Garance me pompait l'air. On n'imagine pas à quel point la télévision, usage et pratique, peut affecter les fonctions neuronales. A l'en croire, les plantes s'étaient faites belle pour nous séduire et elles nous utilisaient comme moyen de transport. C'était ainsi que depuis le Perse profonde, le lilas avait organisé sa conquête de tous les continents. Certaines plantes colonisaient le monde comme les animaux ne pouvaient le faire. Mettez un singe dans un zoo et rien ne se passera, vous n'aurez sûrement pas au bout d'un moment des singes partout dans les arbres. Mettez-y une plate et bientôt vous en aurez dans tout le pays, vous serez envahi ! La nuit était belle, pleine d’étoiles, et j'écoutais ses élucubrations."


L'histoire se nourrit de sentiments amers de jalousie, de regards envieux et laissent entendre le persiflage d'infâmes langues de vipères qui profitent de l'absence d'un des leurs pour épancher joyeusement leurs rancœurs. Le roman multiplie les petites trahisons entre amis et, encouragée par une consommation d'alcool démesurée, l'amitié nourrit l'inimité jusqu'au dégoût de l'autre. 


Pascal Dessaint traite son récit très efficacement et sa maîtrise des mots est évidente, d'ailleurs il doit être un homme attentif et quelque peu philosophe car son texte regorge de petites phrases bien pensées que l'on a envie de surligner et de retenir tant elles sont vraisemblables et écrites avec justesse. Cependant, l'accumulation de ces agréables tournures syntaxiques et intelligentes réflexions, couplée à tant de peines, de chagrins et d'attitudes déplorables, donne au roman un côté artificiel dénué de charme : force est de constater que l'on ressent les mécanismes d'écriture et la volonté de faire passer différents messages au lecteur. Pascal Dessaint force le trait, et l'on s'ennuie de ce roman en dégradés de gris qui ne véhicule que de tristes sentiments, de pénibles situations et des déceptions de plus en lourdes.


"Curieuse expérience de manger alors qu'il y a un mort dans la pièce d'à côté. C'est comme une étape, une épreuve, pour admettre que, malgré tout, la vie continue, il n'y a pas d'autre choix, jusqu'à ce que son tour vienne. Garance paraissait soucieuse. Même si Arnaud n'était pas là, viendrait-il ? je me le demandais, Elsa avait pris garde de ne pas s'asseoir près de George, qui se tenait en bout de table, déjà éméché. Justine faisait des boulettes avec son pain, semblant attendre quelqu'un. Elodie nous invitait à nous sentir à notre aise comme on donne des ordres. Nous pouvions lui pardonner. Marc servit le sanglier et chacun regarda tout d'abord son assiette comme si on l'avait remplie de restes humains. Puis l'appétit vint. "Hier soir, plaisante Marc, j'aurais eu envie d'étrangler Bernard, n'est-ce pas, George ? et maintenant, il n'est plus là pour que je lui reproche quoi que ce soit..." Il faudrait avoir à l'esprit, toujours, que les êtres, les choses sont fragiles, et ce n'est pas possible.""

 

Dans ce roman tragique, chaque être semble sombrer dans son âme. L'espoir n'y a pas sa place, pas plus que le rêve ou la poésie, et alors que certains sont au bord de toucher le fond, d'autres trouvent la délivrance dans la mort. Les personnages évoluent dans un profond accablement et leur univers n'est qu'alcool, sexe, violence, suicide, trahisons et autres perfidies. Ces êtres sont désenchantés et se complaisent dans une amitié artificielle, ainsi que dans une vie qui n'est que duperie et désolation. Maintenant le mal est fait, malgré qu'il soit très bien écrit, est un roman abominablement triste dont je ne recommande pas la lecture.

 

 

Je remercie sincèrement l'équipe de Libfly ainsi que les éditions Payot & Rivages pour la confiance dont elles m'honorent, ainsi que pour cette découverte dans le cadre du salon du livre d'Arras 2013.

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18 juin 2013 2 18 /06 /juin /2013 20:12

 

Panopticon


Ecrit par Nicolas Bouchard

Publié aux éditions Mnémos en Avril 2013

Grand format, 304 pages.

 

 

 

http://www.mnemos.com/JOOMLA2/images/couvertures/C1-panopticon.gifAu crépuscule de ma vie, je croyais être en mesure d’expliquer la plupart des comportements humains les plus violents, et d’apporter des éléments de réponse concrets pour les circonscrire.

Comme je me trompais.
Je me rappelle lorsque tout a commencé, en 1820, à Londres, après cet étrange attentat de nature... surnaturelle, pour ne pas dire magique ; comment la Couronne m’a chargé d’enquêter sur cette affaire littéralement extraordinaire.
Depuis, j’ai affronté mille dangers et parcouru les routes d’Europe, et surtout, surtout, j’ai rencontré les êtres les plus fabuleux et les plus tragiques qui soient, bien plus fascinants que tous les individus que j’ai pu croiser au cours de mes nombreuses recherches. Ces jeunes gens tenaient un univers dans le creux de leurs mains.
Il est des zones d’ombre de la conscience humaine dans lesquelles nous risquons tous de nous perdre un jour.
Certains y sont nés.

 

Extrait de la dernière lettre de Jeremy Bentham, homme de sciences et d’idées, inventeur de la prison idéale, le Panopticon.

 

 

Panopticon est telle une pâtisserie visuellement peu appétissante mais dont le goût se révèle aussi étonnant que merveilleux ! Ce roman fut une charmante découverte et si mon attachement à l'histoire ne fut pas aussi soudain qu'inespéré, il n'en fut que plus puissant - car au fur et à mesure que je tournais les pages, je sentais mon intérêt croître, ma curiosité s'enflammer et mon plaisir s'intensifier jusqu'à ne plus pouvoir me détacher du récit !


"Un quart d'heure plus tard, ils roulaient en direction de Farrington Street. Le jeune attorney était monté avec lui alors que les cavaliers de la Yeomanry les suivaient à cheval. Le voyage fut silencieux. Bentham examinait passionnément l'extérieur : Londres avait tellement changé. C'était une chose d'étudier la démographie de la plus grande ville du monde connu en parcourant des rapports, des enquêtes, de connaître son évolution, son industrialisation, les routes commerciales qui s'étaient établies avec le reste du monde, les nouvelles denrées importées d'Inde ou d'Asie pour le plus grand plaisir de ses habitants ; c'en était une autre de la voir vivre sous ses yeux. La fumée crachée par les manufactures régnait partout, obscurcissant le soleil et empuantissant l'atmosphère. A chaque carrefour, il croisait des groupes d'ouvriers qui se rendaient à leur travail, des gamins des rues occupés à de petits travaux, mais aussi les silhouettes étranges d'Orientaux venus des lointaines colonies de la couronne : Indiens et Africains se mélangeaient, ajoutant encore à l'étrangeté du spectacle qui s'offrait à ses yeux. Chez les bourgeois, il examina aussi les évolutions de la mode : les redingotes serrées, les hauts chapeaux en forme de tuyaux, les tenues des femmes, élargies jusqu'à l'absurde par d'imposants jupons superposés. Comme il devait paraître vieux jeu, lui qui portait encore les longs cheveux du siècle dernier et ses chapeaux de quaker !"


Les premières pages sont assez ennuyantes et prévisibles, toutefois le récit gagne bientôt en dynamisme grâce à l'introduction du personnage principal de ce roman, un antique professeur retraité du monde - l'un de ces hommes si savants qu'ils abreuvent les légendes avant même leur mort. L'intrigue prend forme très rapidement, lorsque notre vieux sage cède aux supplications d'un de ses anciens amis et accepte d'investiguer aux frais de l'Etat dans des contrées étrangères. S'il semble au premier abord que l'on engage ce modeste retraité comme détective privé pour déjouer une tentative d'assassinat, l'investigation est vite dénaturée par d'incroyables événements tout auréolés de mystère ; néanmoins le respecté professeur, aussi tenace et rigoureux qu'il est intelligent, poursuit sa mission avec un flegme stupéfiant et typiquement britannique. Alors que d'étranges rencontres n'ont de cesse de le troubler, l'intérêt scientifique du vieil homme va crescendo et prend le pas sur sa démarche initiale, jusqu'à transformer son investigation en une quête fantastique, voire spirituelle...


Insidieusement, les frontières entre les genres littéraires s'effacent et le lecteur hésite, chancelle entre croyances, superstitions et faits avérés. Pris au jeu, l'on ne peut s'empêcher de suivre avec une passion grandissante les péripéties de ce sympathique bonhomme pour lequel on s'inquiète, s'interrogeant avec lui et souriant à ses aventures rocambolesques. Le personnage est attachant et le récit s'en nourrit, s'inspirant de sa démarche et de sa grande sagacité pour façonner une histoire lente mais néanmoins savoureuse, qui se construit sans précipitation ni lourdeur aucune et tire sa richesse d'une indolence profitable au récit qui prend ainsi le temps de s'édifier avec intelligence. 


"Le temple était la chose la plus belle du monde et, en vérité, cela était d'autant plus vrai que, merveille des merveilles, rien n'existait au monde que le temple, car en vérité, le temple était le monde tout entier.

Rien n'existait que le temple et tout ce qui aurait pu exister, tout ce qui pourrait sortir de la pauvre imagination des hommes, même des mains de l'artiste le plus inspiré, aurait pâli face à sa magnificence  car toute oeuvre humaine ne constituait qu'une tentative vaine et maladroite de reproduire le temple, ce qui était évidemment impossible.

Comment décrire le temple en employant des mots humains ? Aucune poésie ne saurait exprimer l'enchantement que sa vue seule procurait ; imaginez un arbre immense dont les racines puissantes s'enfonçaient jusqu'au plus profond de la terre, leur enchevêtrement délimitant les pays et les océans, les plaines et les montagnes, tandis que son tronc s'élevait majestueusement vers les hauteurs inaccessibles pour l'esprit humain.

Et là haut... Ah, si l’œil des hommes avait pu contempler ses frondaisons : elles enveloppaient les étoiles, elles étaient les étoiles, la Voie lactée. Le soleil et la lune ne pouvaient que s'incliner devant sa magnificence car, de là-haut, là où nul être vivant ne pouvait grimper, là où l'air manquait pour soutenir la pauvre vie d'ici-bas, les dieux vous contemplaient."

 

La première partie du roman offre quelques furtifs rappels de récits mythologiques qui se concrétisent de façon spectaculaire sous les yeux du lecteur et l'invitent à oser quelques pas dans un univers fantastique inattendu. Toutefois, les explications rationnels à ces apparitions surnaturelles affluent bien vite, trop vite même puisque je me suis surprise à ressentir une pointe de déception car non, hélas, le récit n'offrira pas de mises en scènes inédites de nos légendes ancestrales, pas plus que de sanglants combats entre les hommes et les créatures divines. Cependant, cette déconvenue est bien oubliée car Nicolas Bouchard a imaginé une histoire bien plus ambitieuse qu'un affrontement certes grandiose mais irréaliste et attendu. Ainsi, Panopticon entraîne le lecteur dans une enquête à mi-chemin entre réalité machiavélique et contes mirifiques, aux côtés d'un vieux savant intrépide qui va parcourir une petite partie du monde et vivre de nombreuses aventures passionnantes, parfois extravagantes et souvent dangereuses. Ma lecture m'évoquait alors les fameuses aventures de Jacques le Fataliste et son maître, ces inoubliables tribulations imaginées par Diderot au XVIIIème siècle - qu'il est bon de retrouver d'aussi succulents récits de voyage et, au gré de rencontres dans des auberges ou petits villages, de sourire aux mésaventures des personnages ! 


D'inspiration plurielle, ce roman surprenant multiplie joyeusement les clins d’œil littéraires au lecteur attentif. Ainsi, ce vieux détective anglais dont la sagesse et la perspicacité ont contribué à la renommée et qui se déplace avec nonchalance, le regard songeur et la canne à la main, m'évoqua naturellement le délicieux Hercule Poirot, ce fameux personnage imaginé par la talentueuse romancière Agatha Christie. Je fus réellement surprise par ce choix peu courant d'un personnage principal courbé par le poids des années, désintéressé de la gente féminine et indifférent aux profits financiers car seule lui importe la satisfaction personnelle d'une énigme brillamment résolue. Cette authentique curiosité intellectuelle fut tout à fait ravissante à lire et grâce à ce personnage patient et modéré, le rythme du récit demeura doux et presque caressant - comme si la personnalité du vieux professeur pénétrait les mots et les modulait à sa convenance.


"-Je ne me souviens que très peu de ma petite enfance. C'est une sorte de rêve assez étrange. Des images, encore que je sois persuadé qu'à l'époque, je n'y voyais pas. Mais comment savoir ? Cela remonte à si longtemps... Les souvenirs prennent parfois des apparences trompeuses. Vous savez, ces souvenirs que nous avons et qui remontent à une période très ancienne de votre vie : on les a tellement vus et revus qu'ils sont comme usés, passés, ..."

Bentham sourit :

"Des souvenirs, j'en ai de beaucoup plus anciens que les tiens. Mais je comprends ce que tu veux dire : en fait, au bout d'années et d'années, on ne se souvient pas vraiment de la scène à laquelle on a assisté, ni de l'image que l'on a vue. On ne se souvient que de son souvenir... dont la forme originelle disparaît peu à peu. A la fin, on n'en possède plus qu'un reflet. Comme l'esquisse d'un tableau de maître tracée par un dessinateur maladroit."

 

L'âge avancé de cet extraordinaire enquêteur permet également à l'écrivain d'orner son récit de petites touches de fantaisies colorées, car l'immense sagesse du personnage lui permet de dédramatiser des événements pourtant réellement tragiques. Ainsi, le professeur fait l'acquisition d'une vieille roulotte afin de produire un petit divertissement théâtral lui permettant de voyager sereinement à travers le pays, le spectacle fournissant à la fois le motif et le financement nécessaires à l'expédition. Le voici qui s'amuse à inventer une petite pièce, à construire quelques jolis décors et à peindre des affiches mystérieuses afin d'attirer le chaland : son enthousiaste est tel que durant quelques pages, l'on oublie le danger mortel qui le poursuit ! Les représentations de la petite troupe m'évoquèrent cet autre remarquable roman qu'est L'Homme qui rit, écrit par Victor Hugo au XIXème siècle. On retrouve dans Panopticon l'univers paradoxal, à la fois tragique et joyeux, dans lequel évolue des saltimbanques au cœur de leurs propres drames et qui inspirent tristesse, effroi et admiration à un public médusé. La ressemblance entre la figure féminine de ce roman, jeune fille maigre vêtue d'une longue robe blanche, et le personnage féminin de Déa imaginé par le poète français, toute aussi jeune, fragile et de blanc vêtue, est frappante ; toutefois, l'une voit le monde qui l'entoure sans le comprendre, aveugle à la vérité et piégée par des textes qu'on lui a enseignés, alors que l'autre est aveugle de naissance, mais cependant dotée d'une grande sensibilité aux êtres vivants ainsi que d'une rare compréhension de l'âme humaine. Nicolas Bouchard s'est-il amusé à imaginer une figure féminine aussi semblable et dissemblable à l'héroïne de Victor Hugo, ou n'est-ce qu'une simple coïncidence ? Quelque soit la réponse à cette question, j'ai pris du plaisir à relever les nombreuses références littéraires qui jalonnent ce roman et en démontrent agréablement la diversité stylistique !


Le récit s'amuse également de l'Histoire que Nicolas Bouchard semble bien maîtriser. Ainsi, il ancre son intrigue dans le passé post-Napoléonien dont il manipule avec audace les grandes figures historiques ainsi que les événements. Je me suis gentiment étonnée de ce que ce roman semble avoir été aussi divertissant à écrire qu'il l'est à lire ! Toutefois, l'écrivain n'a pas sacrifié la qualité de sa plume à son divertissement puisque l'écriture demeure efficace, le vocabulaire soigné et la syntaxe agréable : l'ensemble est cohérent et délivre agréablement l'histoire au lecteur. Les descriptions des personnages sont particulièrement réussies, et bien que l'intrigue soit originale et suscite la curiosité, ce sont les personnalités tourmentées des jeunes protagonistes, leurs passés aussi mystérieux que singuliers ainsi que leurs fascinantes capacités qui donnent de l'épaisseur et un véritable attrait à ce roman.


En conclusion, ce roman fut une authentique belle découverte ! Le rythme du récit est en parfaite adéquation avec les personnages et non seulement je ne me suis jamais ennuyée, mais de plus je me suis passionnée pour cette fabuleuse enquête et prise d'affection pour ces êtres hors-norme. Les lecteurs attentifs seront capables de déceler les différentes facettes de ce surprenant roman qui se termine comme un conte philosophique, offrant aux lecteurs de multiples pistes de réflexions sur la nécessité de l'éducation, le pouvoir des mots et les conséquences de la manipulation sur la vie d'autrui. 

 

 

Je remercie sincèrement les éditions Mnémos pour la confiance dont elles m'honorent, ainsi que pour cette agréable lecture !

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7 juin 2013 5 07 /06 /juin /2013 22:48

 

Et je me suis caché


Ecrit par Geoffrey Lachassagne

Publié aux éditions Aux Forges de Vulcain - collection Littérature

Format 13 x 20 cm, 258 pages.

 

 

 

Et je me suis cachéTiti, 14 ans, et Jérémie, 7 ans, vivent chez leur grand-mère dans une petite ville de Corrèze. Leur grand frère Jules a quitté la ville il y a plusieurs années en promettant à Titi qu’il reviendrait le chercher – et voici qu’il annonce enfin son retour. Tandis que Titi erre avec ses amis autour de la halle et du lac artificiel en attendant l’arrivée imminente de Jules, Jérémie se trouve livré à lui-même et vit dans son monde imaginaire. Ses journées, quand elles ne sont pas consacrées à l’étude de la Bible avec sa grand-mère, sont faites de guerres incessantes contre les Indiens et les Incroyants, qui provoquent toutes sortes de catastrophes. Le retour attendu du grand frère prodigue, la frustration de Titi, les maladresses de Jérémie et une série de rencontres imprévues vont amener les deux frères, pendant trois jours, à transformer la ville en un vaste terrain d’aventures. À la fois brut et poétique, Et je me suis caché restitue avec une grande justesse la langue et l’imaginaire de l’enfance et de l’adolescence, faisant de Titi et Jérémie les lointains descendants – corréziens – d’Huckleberry Finn et Holden Caulfield.

 

 

Dépourvu d'intrigue, Et je me suis caché est tel un papillon qui se pose sur l'épaule de deux jeunes garçons puis les observe et les écoute, impuissant.


"Et puis c'est venu d'un coup, sous la douche. Au début, j'ai cru que c'était parce que j'avais pas mangé. J'avais comme un volcan qui me gargouillait dedans. Et envie de chialer mais ça restait coincé. Je sentais plus l'eau chaude, rien, j'étais roulé en boule au fond de la baignoire et c'était comme si le creux de mon estomac m'aspirait tout entier, comme si une idée de rien du tout se mettait à bouffer tout ce qui l'entourait, et au lieu de rester petite et à l'intérieur, devenait plus grande que moi. Et ça a pas manqué : au bout d'un moment j'ai senti que. Que je me retournais. Comme un gant. Ça me brûlait de partout alors finalement j'ai hurlé."


L'un, surnommé Titi, est un adolescent de 14 ans abandonné à son mal-être et à ses débordements de colère contre un monde qui l'abandonne - sa mère est partie sans se retourner, son père a lâché prise et s'est lui aussi enfui, larguant ainsi Titi et ses frères qui furent recueillis par leurs grand-parents âgés et malades, dont l'un décéda lentement dans la douleur, ne laissant que son épouse fatiguée à leurs côtés. Meurtri dans sa tendre enfance, Titi grandit dans l'incompréhension. Incapable de s'aider et n'ayant personne pour l'épauler, il est victime de sa solitude et ne comprend pas les émotions violentes qui l'assaillent. Malheureux, il ne parvient pas à surmonter son chagrin ni à accepter l'amertume de son existence : alors il déraille et endure de terribles crises de nerfs, comme autant de tortures psychiques et corporelles car c'est tout son être qui se débat et extériorise une détresse asphyxiante. Constamment incompris, accusé, jugé, moqué et ignoré, Titi ne trouve aucun réconfort chez ses proches, ni même auprès de sa grand-mère qui ne connaît que la violence et la religion pour remettre son petit dans le droit chemin. Mélancolique, il s'isole et décide de partir, loin, très loin, croyant ainsi laisser derrière lui ses tourments.


"(...) y avait ce gamin qui tchatchait en me matant et les autres autour qui se pliaient en deux en se tenant le ventre en s'arrachant la gorge de rire, et moi j'ai regardé bien droit celui qui faisait des blagues sur ma pomme et je l'ai reconnu : Jojo, un blagueur qu'a de ces blagues qui font rires les vieux, et Collabo, j'ai pensé. J'entendais les hrmm hrmm des vieux qui savaient plus trop quoi dire, je sentais que ça venait, et enfin c'est venu : je suis allé droit vers le gamin et sa tête de mal réveillé ses épis plein la tignasse son front balafré ses sourcils comme des grosses limaces noires sur ses yeux étonnés qui te prennent pour un con ce gros nez rond ces joues molles qu'on a envie de claquer ces babines luisantes qui continuaient de ricaner devant moi planté là face à lui et BAM."

 

L'autre, Jérémie, est un petit bout d'homme de tout juste 7 ans dont l'existence est encore plus infâme que celle de son grand frère. S'il a lui aussi vécut la fugue parentale, il n'était alors qu'un bébé et ne semble pas avoir été réellement affecté par le drame familial ; cependant, les répercutions de cette tragédie sur son existence sont terribles, car il n'a vécu qu'aux côtés de sa grand-mère, martyr de Yahweh engoncée dans ses textes religieux et qui l'obligea, dès son plus jeune âge, à l'accompagner dans ses virées de porte-à-porte afin de prêcher la bonne parole et peut-être convaincre le voisinage de rejoindre Yahweh. Soir après soir, pour l'endormir, cette grand-mère aveuglée par sa foi lit à son petit-fils des passages du grand Livre - l'Ancien Testament - et c'est ainsi que Jérémie grandit au travers d'une croyance imposée et artificielle. Pour affronter l'existence, il n'a de cesse de s'appuyer sur les textes bibliques et ne comprend la signification des mots et des événements qu'au travers de cette foi abrutissante. Les années passent et l'enfant semble abêti par cette spiritualité déraisonnée : c'est un gamin étrange qui bénit les meubles, les plantes et les êtres avec le sang de son steak haché et dont les pensées prennent la forme et la formulation de prières, la plupart des phrases se ponctuant d'un solennel "Ainsi", terme bien trop grave pour l'esprit d'un petit garçon fragile qui n'a de cesse de prier pour que tous meurent à condition que son grand-frère ne meurt pas, lui, rocher au milieu de l'océan. Qu'il ne l'abandonne pas. 


"Et le gamin s'est assis entre nous. On a plus trop rien dit. A cause que Jérémie était là, à nous coller, peut-être. En tous cas pour Moïse. Moi c'était plutôt - ce que je sentais c'était plutôt - un gros coup de poing dans le ventre. Et mon souffle coupé.

- Je sais pas quoi faire.

Ben moi non plus. A part chialer.

- Joue.

- Je sais pas à quoi.

- Au foot.

- J'ai pas de ballon.

J'étais déprimé. Plus que ça, même. J'essayais d'imaginer les mêmes plans qu'avant, mais sans les copains ; la même chose, mais en triste.

- Y en a pas, de ballon. Ici.

- Ben tu fais comme si.

Et tout ce que je voyais, tu vas te marrer, c'était moi, barbu, en loques, à vivre tout seul comme un con sur une île. Titi Crusoë. Et son esclave Jérémie. 

- C'est vraiment nul.

Je sentais que j'en voulais au monde entier. Aurore. Moïse. Même le petit. Comme si c'était eux qui m'avaient mis ces idées dans le ciboulot, que j'avais foncé tête baissée dans le vide et qu'au dernier moment, quand c'était trop tard pour faire marche arrière, je me rendais compte qu'ils avaient pas bougé et qu'ils me regardaient de loin, en se foutant de ma gueule."

 

Il y a également ce troisième frère, Jules, parti sans se retourner des années auparavant et dont ses frères, surtout Titi, attendent fébrilement le retour. Ce retour, tout à fait symbolique, signifierait la fin d'une existence misérable et difficile, le terme d'une solitude détestable, l'oubli de toutes souffrances pour un nouveau départ aux côtés d'un être solide et fort, vers Paris. Titi vit dans ce rêve quotidien, dans cet espoir fou de voir revenir le fantôme de ce frère idolâtré - le seul, peut-être, qui est en mesure de le comprendre et de l'aider. Tout le roman se construit autour de cette attente maladive et interminable ; ainsi, il n'y a pas de réelle intrigue à ce roman et à peine une histoire, le récit d'une espérance infinie exprimée au travers d'un texte taillé à même une sombre réalité, profondément dramatique et désolante. On plonge brutalement dans l'univers de ces deux frangins mal aimés, qui se noient dans leur détresse et souffrent de leur insignifiance. On plonge, et c'est douloureux.


"Des fois, j'ai l'impression d'être né dans un rêve, et d'en sortir jamais. Imagine la fenêtre d'un car, où on verrait à la fois le paysage qui défile, le reflet des passagers, et les bonhommes qu'ils ont dessinés dans la buée - tu vois ? Je suis la vitre. Et en même temps je la regarde, à moitié halluciné par tout ce cinéma, à moitié endormi par le ronronnement du bus, avec toujours cette impression de capter ce qui se passe que des siècles trop tard."


Le roman est polyphonique, accordant par alternance la narration à Titi puis à Jérémie. Ceux-ci ne s'expriment pas pour le lecteur, mais s'adressent à leurs grand-frères respectifs, Titi dirigeant ses pensées vers Jules et Jérémie s'adressant à Titi, au travers d'un monologue spirituel incessant, dans un flot de pensées désaxées, brouillonnes, désordonnées, toutes bouillantes et écumantes de rage, de violence, de grossièreté et d'une excessive tristesse. Dès lors, soulignons l'intelligence et la dextérité scripturale de Geoffrey Lachassagne qui est parvenu à donner, grâce à des mots savamment malaxés, manipulés et judicieusement agencés, une voix imaginaire tout à fait singulière à chacun de ses personnages. 


Pour insuffler la vie au personnage de Titi, l'écrivain s'est efforcé de transcrire un franc-parler adolescent qui ne ressemble à aucun autre : nulle caricature et nulle facilité, nous sommes à des lieux du langage stéréotypé du petit voyou banlieusard ; Titi s'exprime dans un style qui lui est personnel, se nourrissant d'une insolente familiarité, d'une vulgarité convenue, d'un je-m'en-foutisme affûté, d'expressions branchées et de termes désuets probablement empruntés aux sexagénaires de son village, et à cet enchevêtrement de mots s'ajoute un charme campagnard involontaire ainsi qu'une poésie bucolique inconsciente, enfantée par de trop nombreuses rêveries sous l'astre brûlant. Ce langage indéfinissable, association originale de l'argot d'une jeunesse crapuleuse et du patois d'une Corrèze poussiéreuse, se révèle sublime de spontanéité et de vraisemblance. Déconcertante douceur et brusque verdeur s'entremêlent dans des ébats incongrus, dévoilant un texte d'une beauté insoupçonnée, piquante et aigre comme du vinaigre car les mots portent en eux les souffrances du jeune garçon, ainsi que ses faiblesses.


"Ca dure qu'une minute, je sais, le temps de passer la porte du Royaume, mais chaque fois j'ai quand même l'impression que c'est parti pour la vie, à se faire comprimer, bousculer, la vue bouchée par leurs dos tout voûtés, la gorge remplie de cette odeur de vieux, avec cette fatigue à mes basques, et puis aussi Jérémie, et sa nuque bouffée d'eczéma, perdu au milieu d'une forêt de guiboles, ses doigts accrochés à l'ourlet de mon bermuda, ses yeux aux miens. C'est tout ça que je sens. Et qui comprendrais, si je me mettais à chialer là, tout bêlant et morveux, brassé au milieu du troupeau de Yahweh ?"


Donner voix au personnage de Jérémie fut très certainement un exercice davantage difficile car celui-ci est plus jeune, plus naïf et plus étourdi que son frère et ne dispose pas d'un raisonnement assez mature pour appréhender avec intelligence les événements qui l'entourent ; de plus, ses pensées juvéniles se devaient d'être le miroir d'un esprit embourbé dans une religion qui n'a eu de cesse de l'amollir pour mieux le manipuler. Artisan de son texte, Geoffrey Lachassagne a pétri les mots avec ardeur, les a patiemment manipulés et assouplis pour mieux les plier à se volonté, jusqu'à oser des associations inaccoutumées, surprenantes de créativité et de justesse dans la transcription de ces pensées enfantines troublantes. Au moyen d'une syntaxe affolante, les chants bibliques sont transformés et transposés à une réalité déformée par une foi lancinante. Jérémie filtre son existence au travers de l'Ancien Testament et son imaginaire de gosse, bridé par ses croyances bigotes, illusionne des chasses religieuses fanatiques, projette des épiphanies dans le brouillard campagnard et recrée la Création par la gestuelle et la voix. Tout son petit être est envahi par cette ferveur religieuse qui l'empêche de rire, de s'amuser ou d'inventer les jeux universels de l'enfance et seul son émerveillement parvient à s'exprimer, au moyen de prières inventées et d'une absurde multitude de termes religieux. 


Le roman s'amuse de cette conception singulière de la religion et s'accapare de sa symbolique pour l'intégrer à son récit. Si je ne peux me permettre une véritable comparaison entre ce roman et la religion car je n'ai pas de connaissances assez solides en la matière, il est toutefois évident que le roman se construit en empruntant des symboles essentiels à l'Ancien Testament, proposant ainsi un jeu de pistes intelligent aux lecteurs.


Malgré la justesse des mots employés et l'impressionnante créativité dont a fait preuve l'auteur afin de doter ses personnages d'une personnalité forte et unique, je ne suis pas parvenue à apprécier véritablement ce roman. Je lui reconnais pourtant de nombreuses qualités et le conseillerais sans hésitation ! Hélas, je dois avouer ne pas aimer les histoires tragiques : je crois en effet que la vie cause déjà de trop nombreuses souffrances à l'être humain, aussi je préfère m'évader dans la joie, l'amour et la franche camaraderie. Or, les enfants que l'on découvre dans ce roman sont tous empreints d'une profonde tristesse et même de nobles sentiments tels que l'Amour ou l'Amitié sont teintés d'amertume, comme si le bonheur leur était à jamais inaccessible. Ainsi, pas un seul instant je n'ai imaginé ces enfants sourire ! Par contre, c'est sans difficulté que je les imaginais ravagés par la souffrance, repliés sur eux-mêmes, penchés mélancoliquement au-dessus d'une canette de bière et avalant, d'un rire cynique, des médicaments dangereux pour s'exploser la cervelle dans des délires à trois milles mètres au-dessus du sol. L'univers dans lequel évoluent ces pauvres gosses est si sombre et désespéré que j'éprouvais du chagrin à chaque fois que je reprenais ma lecture. J'étais particulièrement peinée par Jérémie, ce tout petit si fragile et si seul, abandonné à des fantasmes religieux dont il ne saisit pas le sens, mais qu'il essaie malgré tout de respecter car sa grand-mère les lui a inculqués et qu'il sait ne pas avoir le choix. Ces enfants sont perdus dans un brouillard d'incertitudes, à mi-chemin entre le Bien et le Mal et, négligeant la valeur de leur vie, ils enchaînent les bêtises et s'approchent toujours plus près du danger. Et je me suis caché saisit l'effroyable réalité d'une jeunesse tourmentée, sacrifiée à des jeux funestes dont la mort est si proche qu'on la sent inéluctable. Les dernières lignes du roman furent terribles, car j'eus le sentiment que tout allait se réécrire, boucle infernale d'idiotie humaine qui se transmet de génération en génération.


"Les autres choses il les met un peu partout dans l'île. Pour décorer. Un peu n'importe quoi. Des pancartes, des sacs plastique, des bidons crevés, de toutes les couleurs. Et puis des tableaux. De ceux qu'on ramasse dans la rue, avec les encombrants. Certains il les accroche aux arbres ; ses préférés il les cache. Dans la cabane il a mis un saint Christophe, avec son grand bâton et son auréole, son petit Jésus qui lui brille sur le dos. Au fond des bosquets il en a planqué d'autres, des petits tableaux maronnasses, déglingués, où on voit le bas d'un tronc, et la bordure d'un feuillage, au-dessus d'un sentier où se promène une dame, tout seule, avec une robe plein de dentelles, un chapeau et un parapluie. Ca fait comme une fenêtre dans la forêt, sur une autre forêt. Et quand il regarde à travers, il peut même se croire embusqué dans les sous-bois, prêt à sauter sur la comtesse. Ca le fait bien triper. Le plus grand tableau c'est un puzzle, en fait, d'un bateau pris dans la tempête. Et c'est tellement vilolent, comme tempête, que le bateau c'est plus qu'une tache floue. Mais il comprend bien, lui, et il les sent, comme s'il était pris dedans, la mer en vrac, le vent, la trouille. Vu que ça le faisait rire, il l'a accroché au même tronc que la barque."

 

Je vous propose de visionner cette interview passionnante de l'auteur, Geoffrey Lachassagne, qui partage les secrets d'écriture de son premier roman :


 

 

Mes sincères remerciements Aux Forges de Vulcain ainsi qu'à la charmante équipe de Libfly pour leur confiance renouvelée, ainsi que pour le plaisir que me procurent ces découvertes dans le cadre de l'opération "Un éditeur se livre". 

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28 mai 2013 2 28 /05 /mai /2013 16:45

 

La rose de Mallaury


Ecrit par Laureen Ponsot Corral

Publié aux éditions Baudelaire le 28 mars 2012,

Format 14,8cm x 20,8 cm, broché, 158 pages.

 

 

 

la rose de mallaury

 

Mallaury n'a que dix-sept ans lorsqu'elle rencontre l'amour en la personne de Samuel, un jeune marocain. Entre eux, le coup de foudre mais la vie emprunte parfois des chemins auxquels nous n'aurions jamais songé…


Mais que faire lorsque dix ans plus tard, alors que le passé est derrière elle, Mallaury doit déterrer les souvenirs quitte à mettre en péril son propre cœur ? 


Aidée des personnes qu'elle aime, la jeune femme va tenter de faire face aux dures réalités de la vie.

 

 

 

 

 

Mallaury est une jeune fille de 17 ans, élève ordinaire et appréciée, qui évolue dans son lycée au sein d'un groupe d'amis rassurants. Les sourires forcés des uns, l'hypocrisie des autres, les sentiments amoureux cachés : tout y est, et l'on retrouve sans trop d'enthousiasme cet univers à part qu'est le lycée. C'est la rentrée et il y a un nouvel élève, un marocain d'une vingtaine d'années prénommé Samuel qui tombe immédiatement sous le charme de Mallaury. Bonne copine et âme charitable, celle-ci prend sous sa protection ce jeune homme timide et l'intègre aussitôt dans sa bande d'amis. Le temps passe, l'amitié demeure, quand survient un drame : les parents de Samuel décède dans un accident de voiture. Mallaury se rend précipitamment chez Samuel, petit garçon abandonné qui fond en larmes dans ses bras, et le berce, le console : les sentiments amoureux de chacun se révèlent alors, adoucissant la peine du jeune homme qui parvient à sourire malgré son drame familial. Le temps d'un aller-retour au Maroc, Samuel est de retour en France, fou d'amour pour sa Mallaury qu'il surnomme déjà des plus beaux termes sentimentaux ! Le temps s'écoule et l'amour perdure tandis que les épreuves du baccalauréat approchent. En pleine séance de révisions, Mallaury farfouille dans l'un des tiroirs de bureau de Samuel à la recherche d'une règle lorsqu'elle découvre brutalement que celui-ci cache un secret... Le jeune homme a eu une vie sentimentale avant de la rencontrer ! Trahison, déception amoureuse, jalousie furieuse : les émotions se bousculent dans l'esprit de cette jeune fille encore immature, et lorsque Samuel rentre chez lui, Mallaury lui crache sa soudaine aversion à la figure. Elle s'enfuit alors, bouleversée, et s'évertue à l'oublier. Brisé par le chagrin, le jeune garçon décide de partir et d'enterrer ses sentiments dans une vie de labeur et de privations. Seulement, dix années plus tard, les amoureux éconduits se retrouvent. Leurs sentiments réciproques, difficilement oubliés, se révèlent plus vivants que jamais. Doivent-ils se pardonner leurs erreurs de jeunesse, ou se laisser gagner par le ressentiment ?


Les premières lignes de ce roman me furent difficiles car j'avais terminé la veille ma lecture de Confessions Cannibales, or les ambitions littéraires de Laureen Ponsot Corral sont très différentes de celles de Pierre d'Etanges, ce qui implique un style d'écriture tout aussi dissemblable. Alors que Confessions Cannibales est une invitation à la réflexion, un texte par lequel le lecteur est incité à comprendre les mots au-delà du texte, à explorer la psychologie humaine ainsi qu'à élaborer ses propres conclusions post-lecture, La Rose de Mallaury est un roman propice à la détente intellectuelle et au repos de l'esprit. L'écriture est moderne, dans ce style très contemporain qui se veut miroir d'une réalité imaginaire, et ce roman ne s'embarrasse ni de termes complexes, ni d'un vocabulaire riche et détaillé, allant ainsi à l'essentiel. La plume de Laureen Ponsot Corral est légère et fluide, par conséquent les images affluent facilement et s'impriment dans l'esprit du lecteur aussi sûrement que les mots sont imprimés sur le papier : ainsi, La rose de Mallaury est un roman très reposant qui n'impose au lecteur que des images et des émotions. L'écriture de Laureen Ponsot Corral est donc très pertinente en regard de ses ambitions puisque son imaginaire s'écoule avec facilité dans l'esprit du lecteur au fil des pages. Néanmoins, dénué de termes élégants et soignés, de métaphores poétiques autant que de figures de styles imagées, le récit perd également en sensibilité onirique et n'invite malheureusement pas le lecteur au voyage.


Au demeurant, le récit est très doux car profondément sentimental : c'est un texte moelleux, emplis de rêves d'amour tendre et de sentiments chaleureux ! Certes, il faut avouer que le récit n'est pas original : bien au contraire, les réactions des personnages, leurs interrogations et leurs révélations sentimentales sont très attendues, c'est le risque lorsque l'on écrit un récit purement sentimental, toutefois il me semble qu'il s'agit d'un choix d'écriture volontaire de Laureen Ponsot Corral. Ainsi, les sentiments sont bien souvent sans fondement et, si ce n'est l'imagination romantique de l'auteur, aucun événement ne justifie les proportions démesurées que prennent les émotions amoureuses, trop enjolivées et fougueuses pour paraître sincères ou vraisemblables à l'esprit d'une lectrice raisonnée et surtout, expérimentée. Néanmoins, les émotions sont si joliment décrites et mises en scène que l'on concède ce romantisme emporté au récit ; après tout, quelques pages de bonheur idéaliste et de miracle amoureux ne peuvent faire de mal à personne. Toutefois, si l'on accorde volontiers aux personnages cet amour hors normes, cette amitié exemplaire et ces sentiments entiers, on s'attend naturellement à quelques descriptions de leur quotidien, on souhaite constater la transposition de leurs émotions dans la vie réelle. Malheureusement, le roman demeure dans en surface de ce flot de sentiments étourdissants et le quotidien ne trouve pas sa place dans ce texte, au mieux est-il résumé en quelques lignes. L'auteur a-t-elle eu peur de gâcher ce superbe fleurissement de tendresse? De transformer cet éden amoureux en supercherie? D'enfermer son récit dans une dimension niaise détestable ? En résulte des manques, des passages à vide : à charge au lecteur d'enrichir l'histoire amoureuse des personnages, d'imaginer de regrettables disputes, quelques débordements de colère et larmes de chagrin bien vite effacées par de voluptueux câlins... 


Ainsi, La Rose de Mallaury est un petit roman sympathique à lire lorsque l'on se sent fatiguée, triste ou déprimée et que l'on souhaite s'imprégner d'une jolie histoire tout en simplicité, regorgeant de sentiments amicaux et amoureux idylliques et propices à de doux rêves.

 

 

Je remercie sincèrement les éditions Baudelaire pour la confiance dont elles m'honorent.

Une petite note à l'auteur : attention à la concordance des temps ! Quelques petites erreurs seraient à corriger.

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24 mai 2013 5 24 /05 /mai /2013 14:55

 

Confessions Cannibales

Mémoires d'Inanis des Tanches


Ecrit par Pierre d'Etanges

Publié aux éditions Flammarion le 6 mars 2013,

Format 13,4 cm x 21 cm, broché, 234 pages.

 

 

 

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L’Histoire a gardé la trace de Tarquin, Caligula ou Pol Pot mais a fort injustement oublié Inanis des Tanches. Aussi la mise au jour de ses mémoires fait-elle figure d’événement. Depuis l’exil auquel il a été condamné, Inanis relate sa naissance dans une contrée ravagée par la famine, les habitants qui s’entredévorent et son sauvetage miraculeux – signe qu’un destin d’exception l’attend.


Multipliant les clins d’œil littéraires et picturaux, ces Confessions cannibales éclairent les rouages de la tyrannie et du culte de la puissance. Portées par une langue vive, caustique et raffinée, elles empruntent autant au conte philosophique qu’au roman d’aventures pour interroger avec brio la frontière séparant l’utopie de la barbarie, la raison de la folie, la réalité de l’illusion.

 

 

 

Confessions Cannibales est un texte ambigu qui se présente à la fois comme un journal intime, un roman autobiographique et une oeuvre de fiction très réussie. Dans un préface à son texte, Pierre d'Etanges explique la découverte fortuite, dans une échoppe touristique, d'un manuscrit ancien qu'aurait écrit Inanis des Tanches quelques instants avant son assassinat. Inanis des Tanches est un parfait inconnu : pour vous, pour moi, pour les encyclopédies ou les registres d'état, c'est un homme qui n'existe pas et n'a jamais vécu. Pourtant, Pierre d'Etanges soutient son existence et affirme justement que son parfait anonymat est une preuve accablante du complot qui s'est joué contre cet homme d'un autre siècle. De plus, par la similitude des patronymes, Inanis des Tanches serait l'ancêtre de Pierre d'Etanges : c'est du moins ce dont est persuadé l'écrivain qui semble prompt à croire au destin et à la providence. J'avoue avoir quelques difficultés à adhérer à ce récit incroyable : se peut-il vraiment que Pierre d'Etanges ait acheté sur son lieu de vacances des cigares empaquetés dans un manuscrit ancien à l'apparence trompeuse, puis qu'un audacieux mélange d'oisiveté et de curiosité l'ait amené à déchiffrer ce texte au premier abord illisible, révélant ainsi le vestige d'un aïeul bafoué ainsi que les fragments d'un texte littéraire savoureux ? Le préface n'avance aucune preuve de ce fabuleux récit et, contrairement à l'auteur, je ne conclus pas à l'existence lorsque seul le néant demeure. Aussi, je m'interroge : serait-ce une farce ? Pierre d'Etanges aurait-il déguisé le premier chapitre de sa fiction en préface, prévalent ainsi un texte purement imaginatif d'une dimension autobiographique plus puissante et intéressante ?


S'il faut donc aborder ce texte avec le recul nécessaire aux différentes interprétations auquel il est sujet, il semble cependant nécessaire d'en définir le genre afin d'en faciliter la lecture puisqu'il me paraît déraisonnable de lire un texte en considérant les multiples facettes qu'offre chaque phrase selon qu'elle soit authentique, romancée ou purement fictive. Par conséquent, j'ai entrepris de lire cette oeuvre comme un roman autobiographique, admettant ainsi qu'elle soit à la fois une oeuvre de fiction et la transcription d'une vérité déguisée. En effet, ce texte m'a semblé rigoureux dans la présentation psychologique d'un tyran d'autrefois et je ne peux qu'applaudir l'exercice littéraire l'ayant créé de toute pièce pour cette proximité évidente à la vérité.


Par ailleurs, je souhaite mettre en exergue la plume savoureuse de l'écrivain, qu'il s'agisse d'Inanis des Tanches ou de Pierre d'Etanges, car l'évocation du souvenir transforme la réalité, l'englobe et la mut en un passé brûlant. Les mots se chassent, se poursuivent, s'amusent de leurs bousculades et aucun ne semble assez aiguisé pour décrire cette mémoire obscène et pesante qui hurle sa présence et exige d'être racontée. Douloureusement vivant, le texte se perd en courbes et en arabesques, dans un labyrinthe d'expressions savamment taillé à même les souvenirs : on ressent l'abandon de l'écrivain à ces mots impitoyables qui pullulent dans son esprit et qui engourdissent sa main. Les phrases se dessinent tout en longueur et en répétitions soignées toujours plus élaborées et je suis demeurée admirative devant l'apparente spontanéité de ces termes d'une redoutable finesse d'esprit. Ainsi, les mots s'enrichissent les uns des autres et apportent chacun davantage de précision à ce texte particulièrement soigné qui démontre de l'intelligence narrative de son auteur. 


"J'ai connu bien des heures de profonde détresse mais jamais je ne me suis senti aussi définitivement abattu. Englué dans les couches molles de la langueur, et d'une langueur qui n'est plus passagère, comme avant, mais primaire, atomique, enracinée dans le socle, fondamentale comme une angoisse antique, j'assiste impuissant au déchirement des voilages vaporeux et flatteurs que j'ai sciemment tissés pour me cacher la médiocrité de mon sort. Ce sort m'apparaît aujourd'hui dans sa nudité. Alors, ayant renoncé à tous les antidotes, j'abandonne le combat et m'offre à la pâte lourde que la nature, en vue que je me déprenne de tout, a versée sur la lande et glissé dans mon sang. J'entends l'appel qu'elle m'adresse pour que je pose là mon ballot d’illusions, d'autant qu'elle l'accompagne, pour mieux me persuader, d'une brise puissante qui agite le ciel sans relâche et enlève aux nuages les formes ou jadis je croyais reconnaître mon village, un visage, des objets et des paysages, des traces de ma vieille vie dont l'apparition miraculeuse justifiait mon indécision à rompre. Cette brise, cet appel, ces nuages, ma promenade, ma langueur, le découragement témoignent qu'au bout de la chaîne une ligue s'est formée pour me demander grâce de ma propre existence. Je lui obéirai. Je lui obéis déjà, en sacrifiant ce soir mes dernières hésitations à offrir la paix à mon esprit malade et mon corps affaibli."

 

Confessions Cannibales relate la vie d'Inanis des Tanches d'une écriture vive et tranchante qui ne s'embarrasse ni de contextualiser le récit, ni de le poétiser, car il ne s'agit pas de plaire à un potentiel lecteur mais d'aller à l'essentiel de la psychologie inhérente à ce terrible personnage afin de le purger de sa tragique existence. 

Inanis naquit dans la folie des hommes, petit bout de chair humaine convoitée par des êtres que la famine rendit cannibales, et il ne fut sauvé de sa tragique destinée que par l'instinct et le courage de quelques uns. Délaissé par son ultime sauveur, le jeune Inanis se heurte aux mépris des domestiques ainsi qu'à leur méchanceté et, désormais, il n'est nourri et logé que dans l'infâme dessein de servir à son tour et jusqu'à l'épuisement le maître du logis. Ainsi sa dette le réduit à l'esclavage et, abandonné à cette misérable existence, Inanis est contraint de s'éduquer seul, ne connaissant du bien et du mal que ses propres définitions. Dès lors, comment lui reprocher son esprit difforme, pervers et cruel ? Comment condamner ses actes de barbarie ainsi que les châtiments qu'il fera subir à tout une populace ? Derrière l'homme blâmé pour sa violence se cache un être profondément intelligent mais qui ne concède pas aux choses les définitions admises par tous, puisque personne ne les lui a apprises. 

A quinze ans, Inanis rencontre l'un de ses sauveurs et découvre les atroces conditions dans lesquelles il naquit, ainsi que les raisons grâce auxquelles il ne fut pas dévoré comme beaucoup, mais épargné et confié au Baron éperdu de livres auquel il doit la vie. Dans ce destin évincé, Inanis perçoit alors le doigt divin, la volonté d'un être supérieur le prédestinant à un avenir exceptionnel. Sa perception du monde change et l'esprit fort du jeune garçon, emprisonné par la servitude, découvre la liberté grâce à une imagination débridée et fertile. Toutefois, Inanis est nourri d'ambitions : il refuse son existence monotone et ne peut se résoudre à considérer son imagination comme un simple échappatoire ; de ce fait, il s'impose d'être un visionnaire. 


"Je me lève, ne vois rien, mais je sais qu'ils sont là et qu'ils vont m'attaquer. On se jette sur moi. A mes pieds la terre tremble, les insectes fuient, le sol s'échauffe, sa chaleur me brûle, sa brûlure m'aveugle, et tout à coup, dans le fracas d'un souffle qui me fait hurler, le grand chêne de la cour s'embrase comme une torche. C'est le signal de l'offensive. Les gueux brandillent des bannières qui reflètent l'incendie, chauffent le ciel et lacèrent les nuages ; les nuages transpirent des gouttes de sang qui bariolent le ciel ; le ciel, où les nuages s'enflamment, tombe dans un déluge d'or et de pluie amarante. Roue, jaune, bleu et blanc, le sang, le soleil, le ciel et les nuages, le ciel en sang, les nuages au soleil et, dans le ciel, le soleil : je cligne des yeux, je suis désorienté, j'ai perdu la raison."


Ses rêves deviennent des prédictions d'un futur sanglant dans lequel il trouve une place avantageuse puisqu'il en connait d'avance le dénouement. Cependant, Inanis n'était-il pas plutôt un lâche qui sut éviter les batailles en protégeant quelques malheureux réfugiés à ses côtés ? Quelle est la part de vérité dans ce récit à demi avoué par un esprit torturé et malade ? Ma raison m'incite à croire qu'Inanis éprouvait le besoin de se mentir afin de s'estimer, de se considérer meilleur qu'il ne l'était en réalité. Je pense que son esprit a inventé postérieurement à la guerre les visions qu'il en avait eu, afin de lui accorder une place extraordinaire dans cette bataille à laquelle il n'a probablement pas participé. D'ailleurs, cette guerre a-t-elle seulement eu lieu ? Jusqu'où porte l'affabulation ? Il faut à la lecture de ce récit dépasser les confidences d'Inanis et tenter de percer la carapace de l'écrivain afin d'en comprendre la psychologie.


Persuadé d'être un homme hors du commun et indispensable au règne du Prince, Inanis assassine son Baron et protecteur afin d'acquérir ses terres et son pouvoir. Les paysans, intimidés par ce jeune homme fougueux et impitoyable, baissent la tête et obéissent : alors Inanis se sent investit d'un pouvoir encore plus grand et entreprend d'offrir à ces paysans le bonheur qu'il croit lui-même connaître grâce à ses visions. Commence alors un règne tyrannique et bouleversant d'immoralité et de violences, un récit d'autant plus troublant qu'Inanis n'a de cesse de motiver ses choix, de rationaliser ses châtiments et d'éclairer d'intelligence sa perception du monde. Grâce à ce récit d'une rare justesse, le lecteur pénètre l'esprit d'un tyran philanthrope dominé par la folie. Que le récit soit fictif ou authentique importe peu puisque l'expérience est unique et enrichissante. C'est un texte qui invite à la réflexion sur l'Homme et son fonctionnement psychique, semblable dans ses intentions à cet autre roman profondément émouvant qu'est La Part de l'autre, d'Eric-Emmanuel Schmitt.


"Le squelette, qui parle peu, a dit tout à l'heure que j'étais un "déshabilleur d'humanité". La formule n'est pas sotte. Elle signifie, je crois, que ce qu'on appelle cruauté, sévices ou barbarie ne sont que des outils de discipline propres à dévoiler l'homme à l'homme en le débarrassant du corset de convenances dans lequel tout le monde, mes juges comme tant d'autres, aimerait qu'il reste enfermé. Mais les intéressés, eux, le veulent-ils? Aiment-ils leur prison ? Si oui, alors pourquoi la plupart des témoins ne manifestent-ils aucune colère, à peine de l'humeur parfois, contre moi qui les en ai délivrés ? Je suis à genoux, ils me font face debout sur leur colonne, et ce sont eux qui baissent les yeux, qui sont courbés et qui, j'en suis certain, brûlent de déclarer, sans l'oser, qu'ils m'aiment. Pris entre les juges à l'arrière et moi qui suis devant, ils savent maintenant qu'il leur faudra toujours choisir entre les corsetiers, qui les compriment, et les défrusqueurs qui les laissent se découvrir pour qu'ils se trouvent. On fait mon procès aujourd'hui, mais est-ce moi qui, aux séances d'accusations publiques, ai dénoncé ma soeur, mon fils, mon père ? Est-ce moi qui me suis soumis et qui ai adoré me soumettre ? Il y a une part du bourreau qui appartient à la victime et vous vous souvenez, j'espère, de tout ce que la guerre, avant même que je ne m'impose, a fait surgir d'instincts féroces et de penchants pervers chez ceux qu'on manipule à présent contre moi."

 

Je remercie vivement les éditions Flammarion pour leur confiance ainsi que pour cette découverte inattendue et réellement intéressante.

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18 mai 2013 6 18 /05 /mai /2013 13:05

 

Le retour des Phénix

Tome 1 : Découverte de mes origines

Acte I : L'Origine des flammes


Ecrit par Marion Obry

Publié aux éditions Sharon Kena le 24 juillet 2012,

Format 14 cm x 21 cm, 334 pages

 

 

 

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"Quand l’oiseau impérial renaîtra de ses cendres, que le mal s’invitera en terres pures alors les deux ne feront qu’un et le poussin deviendra un soleil."


Une prophétie datant de plus de trois mille ans, gravée dans la pierre, appelle aujourd’hui à être réalisée. Les Eins et les Phénix s'opposent dans une lutte éternelle dont l'accomplissement de ces mots serait la clef de la victoire.


L'éristale de l'Impératrice tant attendue se réveille et, avec elle, l'annonce de grands changements dont les deux camps subiront les conséquences.

 

 

 

 

 

Découverte de mes origines est le premier tome de la saga Le Retour des Phénix, une trilogie fantastique écrite par Marion Obry. Cette lecture fut un peu particulière puisque j'avais échangé au cours du mois précédent quelques e-mails avec cette jeune auteur, qui est également la responsable du service presse des éditions Sharon Kena. Ce fut un heureux hasard qui me porta à choisir ce roman, et d'avoir entrevu la personnalité enjouée et sympathique de Marion Obry me donna envie de découvrir son univers avant d'entamer ma lecture. J'ai ainsi découvert que ce roman trouve ses origines dans les années collégiales de l'auteur, alors que celle-ci n'était âgée que de 12 ans : depuis, Marion Obry n'a eu de cesse de travailler et retravailler son texte, puis d'en imaginer la suite. Une aventure d'écriture qui dure depuis déjà sept ans ! J'ai volontairement conservé cette révélation à l'esprit tout au long de ma lecture, m'incitant ainsi à l'indulgence : car oui, il y a des maladresses ! Mais, pour avoir écrit durant mon enfance et mon adolescence, je reconnais la difficulté inhérente à tout jeune auteur ainsi que le talent d'écriture de Marion Obry puisque, malgré sa jeunesse - elle fête cette année ses vingt ans-, elle est parvenue à écrire un roman de 334 pages qui se tient, riche d'un univers pleinement inventé très réussi, de personnages consistants ainsi que de nombreuses scènes d'action. C'est un roman qu'il faut lire avec indulgence et légèreté, mais un roman sympathique qui parvient à captiver agréablement son lecteur !


L'intrigue est à la fois très stéréotypée et originale, une double facette qui pousse naturellement à la curiosité. En effet, de prime abord le roman paraît profondément banal puisqu'il s'agit d'un énième affrontement entre le bien et le mal, entre les défenseurs de l'équilibre et des démons vicieux et meurtriers. Cependant, le choix des personnages est audacieux puisque ce sont des Phénix qui incarnent les défenseurs de l'équilibre. Or, comme ne le manque jamais de souligner Marion Obry lors de ses interviews, les romans ayant traits aux Phénix sont rares et peu connus. Ainsi, l'auteur explore un thème légendaire délaissé et parvient à le rendre intéressant et inédit, car le phénix devient une créature surprenante capable de prendre l'apparence d'un être humain ou d'un magnifique aigle de feu, une créature qui possède des pouvoirs magiques inspirés du soleil ainsi que de nombreuses autres spécificités intrigantes. Chargés de haine et de mépris, les Eins s'opposent à ces formidables créatures et souhaitent les détruire. Ces êtres démoniaques sont moins originaux mais demeurent intéressants à découvrir car ils sont plus vivants, plus surprenants et peut-être davantage humains également ; malheureusement, même au cours des affrontements les plus décisifs j'ai eu le sentiment que ces personnages hors du commun demeuraient secondaires. Ceci est probablement une conséquence fâcheuse du choix narratif de l'auteur d'écrire à la première personne du singulier : c'est une décision regrettable car si les émotions de l'héroïne nous parviennent ainsi plus facilement, la véritable personnalité des autres personnages - et notamment des opposants - nous échappe, ainsi que de nombreuses scènes auxquelles l'héroïne ne prend pas part. De ce fait, j'ai eu l'impression de ne connaître que les opinions d'un seul parti qui s'estime juste et dans son bon droit, mais combien d'êtres humains se sont-ils ainsi fourvoyés en pensant bien agir ? J'aurais aimé connaître l'histoire des Eins, leurs sentiments profonds, leur caractère et leurs hésitations, cependant ils demeurent inaccessibles, nos yeux glissent sur leurs visages et leurs actions. Le roman bénéficie donc d'une intrigue insolite bien qu'attendue, intelligemment menée mais qui manque de profondeur et de réflexion.


L'héroïne se prénomme Gabrielle, c'est une adolescente triste et timide, plutôt banale et discrète, amoureuse en secret de son meilleur ami. J'avoue avoir été agréablement surprise car je m'attendais à découvrir une jeune fille normale, à laquelle s'imposerait une révélation aussi soudaine qu'incroyable et qui bouleverserait son existence. Or, Gabrielle explique dès les premières pages ne pas être humaine. Elle est consciente depuis de nombreuses années de sa nature de Phénix et de sa différence, cependant elle se croit seule et ne comprend pas sa raison d'être : on retrouve ainsi le poncif de l'adolescente au mal-être profond, recluse et solitaire, disposant d'un fort potentiel hélas négligé. Les personnages qui évoluent autour d'elle forment un ensemble très caricatural d'adolescents : son meilleur ami Christopher est terriblement beau, bourré de petits défauts plein de charmes, doté d'une musculature sublime, d'un regard aussi envoûtant que son sourire est subjuguant et d'une intelligence n'ayant d'égale que son humour (!!) ; Jennifer est une fatigante victime de la mode, tout en hypocrisie et en sourires béats derrière un maquillage parfait ; sa jumelle, Lys, est d'une gentillesse qui touche à la bêtise et, constamment émue ou ahurie, elle ne parle que pour dire des stupidités déplacées ; enfin, Alex est une peste maniérée et hautaine entichée d'un chevalier servant qui pardonne tout à son amoureuse adorée, se contentant de sourire timidement à ses éclats d'humeur. Que l'on s'ennuie à leurs discours immatures, à leurs états d'âmes incessants et surtout, à leurs jeux d'amour inintéressants ! Que diable, c'est un roman de fantasy ! Or, la romance est une constante de l'histoire : Gabrielle aime profondément Chris, qui est éperdument amoureux de Jennifer, mais cette dernière ne s'en soucie aucunement et tombe sous le charme d'un bellâtre égocentrique, décidant ensuite de jongler sans remord avec ces deux garçons sous le regard embué de Gabrielle qui constate amèrement que même Lys parvient à trouver l'amour dans les bras musclés d'un apprenti capitaine. Ce petit monde de sentiments enfantins tourne sur lui-même à n'en plus finir et je me suis franchement lassée de lire combien le sourire de Chris était craquant ou combien ce dernier aimait Jennifer. C'était ennuyant et affligeant, je pense avoir passé l'âge de ces enfantillages qui ne devraient raisonnablement plaire qu'à une tranche d'âge que je situerais entre douze et quatorze ans. Le roman souffre de cette histoire qui patauge mollement, et cette romance immature finit par prendre le pas sur la fantasy qui par conséquent manque de profondeur et de richesse. Marion Obry possède pourtant un véritable potentiel, avec un style fluide et agréable, capable de jolies descriptions imagées ! On devine une imagination fertile qui ne demande qu'à éclore, mais qui demeure hélas bridée par un manque de maturité évident.


De nombreuses autres maladresses ont contribué à mon ennui, je songe par exemple aux éléments fantastiques qui sont parfois posés maladroitement et sans guère d'explication, à certains dénouements trop simples et naïfs en regard du thème choisi ou encore à certains décisions illogiques, qui dénotent soit d'un manque de rigueur, soit de facilités prises par l'auteur pour mettre en place son histoire. Mon ennui s'est progressivement changé en agacement alors que je poursuivais ma lecture et je ne supportais plus Gabrielle, héroïne inconstante et immature qui n'avait de cesse d'alterner babillage enfantin, réflexions puériles et petits airs condescendants. En effet, le schéma classique veut qu'une héroïne, aussi immature soit-elle, apprend de ses erreurs et progresse au fil des pages jusqu'à devenir une jeune femme raisonnée et responsable. C'est un schéma certes ordinaire, mais qui possède l'avantage d'être parfaitement logique et rationnel. A-t-on jamais vu un enfant régresser ? Or, Gabrielle ne progresse jamais et ne tire aucune leçon de ses erreurs, ce qui est absolument insensé. Parfois elle est d'une totale immaturité, si bien que l'on éprouve l'envie de la secouer vigoureusement afin de la faire réfléchir, et d'autres fois elle s'essaye à l'autorité et à la stratégie alors qu'elle n'en possède ni la sagesse, ni les connaissances nécessaires. Certaines décisions sont totalement incongrues : comment des sénateurs, des capitaines et des guerriers pourraient-ils laisser le commandement de tous à une jeune fille ignorante et irrespectueuse de ses aînés ? Certes, Gabrielle est censée détenir la mémoire de ses ancêtres, mais cet aspect de sa personnalité n'est absolument pas approfondi et j'en ai raisonnablement conclu qu'elle n'avait pas encore accès à ce flux de connaissances - ses piètres décisions en sont d'ailleurs la preuve. Je pense que ce roman mérite d'être retravaillé sous un jour nouveau, d'être ré-écrit avec plus de profondeur et de maturité, de cohérence également. Gabrielle est intéressante mais n'est pas suffisamment étoffée, il faut qu'elle grandisse grâce à ses erreurs, qu'elle en tire sa force. Le fantastique n'empêche pas le réalisme : même dans un autre univers, les réactions devraient demeurer sensées et réfléchies. Le récit ne respecte pas cette règle et perd brusquement en crédibilité, laissant ainsi apparaître d'importantes failles dans la trame de l'histoire. 


Cela étant dit, malgré les nombreux défauts de ce premier roman, les personnages sont parfois travaillés avec justesse et offrent quelques scènes touchantes de sincérité et d'amitié. Ils prennent alors de l'épaisseur et l'on devine, derrière l'hypocrisie et l'égocentrisme de leur jeunesse, un caractère fort qui ne demande qu'à se développer. Ainsi, le deuxième tome du Retour des Phénix permettra peut-être une belle évolution à ces personnages auxquels le lecteur a fini par s'attacher ! Par ailleurs, je souhaite souligner l'imaginaire agréable de Marion Obry, qui propose un univers nouveau et totalement fictif, un monde peuplé de phénix et de quelques elfes qui bâtissent de somptueux villages de courbes, d'arabesques, de jardins paradisiaques ! Le soleil habite les murs, de l'eau traverse les parois de verre des escaliers : l'esprit s'évade et c'est agréable ! Je regrette que ce monde ne soit pas plus étoffé et qu'il ait été délaissé pour une romance bancale. J'espère que le deuxième tome de cette saga, intitulé Entre deux Mondes, offrira de plus longues descriptions de ce monde conceptuel !


Tantôt désespérément stéréotypé et caricatural, tantôt étonnamment singulier et riche d'idées nouvelles, Découverte de mes origines est un roman ambivalent qui réserve quelques surprises. C'est un texte prometteur et je souhaite vivement à l'auteur d'affermir son style afin de permettre à ses personnages d'évoluer pleinement !

 

Je remercie sincèrement les éditions Sharon Kena pour la confiance dont elles m'honorent.

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14 mai 2013 2 14 /05 /mai /2013 22:34

 

Du domaine des Murmures


Ecrit par Carole Martinez

Publié chez Folio le 28 février 2013, au prix de 6€50 !

Format poche 108 x 178 mm - 240 pages.


 

 

http://www.pagedeslibraires.fr/liv-3173-du-domaine-des-murmures.jpg

En 1187, le jour de son mariage, devant la noce scandalisée, la jeune Esclarmonde refuse de dire «oui» : elle veut faire respecter son vœu de s'offrir à Dieu, contre la décision de son père, le châtelain régnant sur le domaine des Murmures. La jeune femme est emmurée dans une cellule attenante à la chapelle du château, avec pour seule ouverture sur le monde une fenestrelle pourvue de barreaux. Mais elle ne se doute pas de ce qui est entré avec elle dans sa tombe... 


Loin de gagner la solitude à laquelle elle aspirait, Esclarmonde se retrouve au carrefour des vivants et des morts. Depuis son réduit, elle soufflera sa volonté sur le fief de son père et ce souffle l'entraînera jusqu'en Terre sainte. 


Carole Martinez donne ici libre cours à la puissance poétique de son imagination et nous fait vivre une expérience à la fois mystique et charnelle, à la lisière du songe. Elle nous emporte dans son univers si singulier, rêveur et cruel, plein d'une sensualité prenante.

 

 

Délicieux récit onirique doublé d'un magnifique texte mystique, l'histoire Du domaine des Murmures s'impose au lecteur et le pénètre entièrement, semblable à un rêve, puis disparaît pareillement, dans une brume de réflexion et d'éclats d'images qui peuplent l'esprit tout une journée durant. C'est un souffle historique et romanesque léger, à peine perceptible et pourtant étonnamment puissant, qui entraîne le lecteur dans un fabuleux voyage dans le temps.


"Un menu souffle se lève sur le blanc de la page, se faufile entre les pierres, nous remue l'âme, et c'est dans son haleine que s'esquisse l'ombre vivante d'un château semblable à ceux qu'on se bâtissait enfant. Et ce sanctuaire spectral dévore le monument majestueux qui se tenait historique et solide sous nos yeux, il y a quelques secondes à peine. Les murmures dessinent des ombres fugitives sur sa façade austère et nous attendons le coeur battant, nous attendons d'y voir plus clair.

La tour seigneuriale se brouille d'une foule de chuchotis, l'écran minéral se fissure, la page s'obscurcit, vertigineuse, s'ouvre sur un au-delà grouillant, et nous acceptons de tomber dans le gouffre pour y puiser les voix liquides des femmes oubliées qui suintent autour de nous."


Du domaine des Murmures est l'histoire d'un seigneur et de sa jeune fille, Esclarmonde, torturée par son époque et par sa condition. Située quelque part entre le récit de chevalerie et le conte merveilleux, cette oeuvre s'inscrit également dans la lignée des romans réalistes historiques - mais demeure néanmoins pleinement vivante. Le passé revit au-travers de mots imagés et plein de sens et, aussi animé qu'un être humain, ce roman en explore l'Âme. La folie des hommes heurte le destin brisé de ces femmes courbées et les Êtres apparaissent entiers, modelés de douceur et de violence, de vertus et de vices. 


Esclarmonde est une jeune femme emprisonnée par les mœurs de son époque et la rude autorité paternelle, elle est condamnée à épouser un homme aussi cruel qu'immoral et à devenir le réceptacle de ses semences sans jamais pouvoir s'exprimer. Toutefois, dans le dédale de ses souffrances, un chevalier apparaît pour la délivrer : Dieu se présente en sauveur. Esclarmonde accepte avec reconnaissance cette foi salvatrice à laquelle elle s'abandonne toute entière. Ainsi, le jour de son mariage, la jeune femme élève la voix et refuse, pour la première fois, ce qu'on lui impose : elle rejette ce mariage arrangé et se déclare habitée par la passion du Christ. Devant une assemblée médusée par ses propos, l'adolescente se coupe une oreille et, enhardie par ce sacrifice symbolique, demande à épouser Dieu puis à être emmurée vivante à Ses côtés. Enragé, son père n'a d'autre choix que de se soumettre à la volonté divine et fait construire une minuscule chapelle attenante au château des Murmures. Deux années s'écoulent avant que la construction ne s'achève puis, Esclarmonde, alors âgée de dix-sept ans, prononce ses vœux et fait ainsi le choix volontaire d'être recluse du monde dans son tombeau de pierres.


"On nous assomme de règles et de fables pour nous faire tenir en place, alors que le monde est le même au-delà du grand calvaire. Rassure-toi, l'horizon ne cache aucun démon. Peut-être serais-je moi aussi partie à l'aventure si je n'avais pas été si bien gardée depuis l'enfance ? Mais je n'ai trouvé un peu d'espace que dans le vol de mon faucon et dans la prière, la seule route que ce temps m'ait laissée est un chemin intérieur. J'ai creusé ma foi pour m'évader et cette évasion passe par le reclusoir."


Pauvre enfant qui croyant se protéger de la douleur et des vices des hommes s'est volontairement cloîtrée pour tenter d'exister ! Dans la candeur de sa jeunesse, elle n'a pas songé qu'ainsi elle se condamnait à ne jamais connaître le bonheur essentiel de vivre, d'aimer et d'être aimer, que la beauté même de la Nature et de la Création lui seraient à jamais interdits. Ce triste récit prend alors des allures de fable car Esclarmonde comprend, hélas trop tard, que la tragédie de son existence n'est pas seulement due aux hommes, mais surtout à sa bêtise involontaire, à son inconséquence ainsi qu'à l'emportement de sa jeunesse. 


"C'est alors que je l'ai vue, tapie dans l'ombre à mes côtés. Mon coeur a bondi dans ma poitrine. Elle ne disait ien, elle m'observait, recroquevillée dans un coin. Comment avait-elle pu se glisser dans mon monde sans que je m'en aperçoive ? Comment avait-elle réussi à entrer dans cette tombe scellée ? Elle ne bougeait pas ou à peine et je ne fixais jamais son visage de peur que cela ne la poussât à se déplier ou à m'approcher.

Cette créature affreuse, Mort ou démon, semblait remodelée sans cesse, comme de la vase qu'on remuerait, si bien que je ne parvenait pas à m'en faire une familière. J'avais beau la savoir là, je sursautais chaque fois que mon regard tombait sur cette forme sombre."


Par bonheur, au-travers de ce roman, Carole Martinez délivre un songe tragique empreint d'une poésie aérienne, mais également un conte merveilleux profondément sombre d'une tendre délicatesse. Dieu est là, merveilleux et salutaire ! Ainsi, alors que de terribles émotions saisissent le lecteur à la gorge, le bonheur semble soudainement caresser Esclarmonde : des visions envahissent son esprit affamé et aveugle puis, délivrée d'un corps aussi lourd qu'inutile, son âme voyage au-travers des pays, au-delà des océans et des terres. C'est une délivrance incroyable et miraculeuse, d'une beauté onirique surprenante. Alors que notre siècle nous incite à la seule croyance en une science inébranlable et infinie, on se surprend à rêver à cette grâce Divine, à cette magie soudaine et radieuse.


Ce court roman d'une grande richesse explore également l'Amour, ce sentiment intemporel et inexplicable. Grâce à l'histoire d'Esclarmonde, le lecteur redécouvre la noblesse de l'Amitié, l'incomparable douceur de l'Amour Maternel ainsi que la douloureuse puissance de l'Amour interdit. Dans cette œuvre, tout est triste et tragique, mais tout y est sublimé et magnifique.


"J'ai compris cette douleur à laquelle Dieu avait condamné les femmes depuis la chute. L'enfantement n'était pas seulement une torture physique, mais une peur attachée comme une pierre à une joie intense. Les mères savaient la mort déjà à l'oeuvre dès le premier souffle de leur enfant, comme accrochée à leur chair délicate. Souviens-toi que tu es poussière !

J'avais encore son parfum sur les mains, la douceur de sa peau au bout de mes doigts, l'empreinte de sa tête sur mon épaule. La peau fine de mes seins, où toutes mes humeurs se déversaient soudain par jets, allait se déchirer comme tissu, mon être éclaterait bientôt tant mon corps débordait de tendresse et de lait.

Ô ce vide en mes bras comme un creux en mon âme !"


La plume de l'auteur est admirable, le style est soigné et le vocabulaire parfaitement choisi. Les mots véhiculent des émotions si intenses qu'elles bouleversent le lecteur, et il y a comme une poésie inconsciente dans chaque phrase, une délicatesse et une douceur constantes qui confère au récit le charme du rêve éveillé. C'est comme si l'on marchait en plein brouillard et qu'une voix nous murmurait à l'oreille des mots d'un autre temps, berceuse fantastique tel un sucre qui fond dans la bouche. Les personnages sont tendrement travaillés et enrichis au fil des pages, c'est ainsi que sans même s'en apercevoir, on se prend d'affection pour ces êtres dévorés par leurs propres démons. Leur bêtise, si humaine et si vraie, les pousse aux pires atrocités et l'on ne peut que pleurer le triste destin de ces êtres torturés, souvenir bouleversant d'un autre siècle que murmurent vaillamment les pierres à celui qui veut bien tendre l'oreille...


"Le monde en mon temps était poreux, pénétrable au merveilleux. Vous avez coupé les voies, réduit les fables à rien, niant ce qui vous échappait, oubliant la force des vieux récits. Vous avez étouffé la magie, le spirituel et la contemplation dans le vacarme de vos villes, et rares sont ceux qui, prenant le temps de tendre l'oreille, peuvent encore entendre le murmure des temps anciens ou le bruit du vent dans les branches. Mais n'imaginez pas que ce massacre des contes a chassé la peur ! Non, vous tremblez toujours sans même savoir pourquoi."

 


Je vous propose de visionner cette interview passionnante de l'auteur, Caroline Martinez, qui partage les secrets d'écriture de ce merveilleux roman :

 

 

 

Je remercie sincèrement les éditions Folio du groupe Gallimard pour la confiance dont ils m'honorent et pour cette superbe découverte littéraire.

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12 mai 2013 7 12 /05 /mai /2013 11:15

 

L'homme qui frappait les femmes


Ecrit par Aymeric Patricot

Publié le 6 février 2013 aux éditions Léo Scheer.

Format broché 18,8 x 12,6 - 180 pages.

 

 

 http://i81.servimg.com/u/f81/16/51/33/95/l-homm10.jpgCe roman est la confession d’un maudit. Dès l’adolescence, et les premiers émois amoureux, un désir irrépressible de frapper les femmes l’a emporté dans une chute sans fin. Il vivra désormais face à l’horizon indépassable du malheur d’autrui et de l’horreur d’être soi, sans échappatoire, comme prisonnier de lui-même, de la force inconsciente qui le gouverne. 


 

Dans sa postface, « L’insoutenable », Aymeric Patricot approfondit les questions que soulève ce roman choc, d’une noirceur fascinante. Quelle part d’humanité demeure quand le mal emporte une vie ? Quelle est cette zone de nous-mêmes d’où sortent les pires pulsions ? Il prouve ainsi, à la fois en confirmant qu’il est un des romanciers les plus puissants de sa génération et en se montrant capable de prolonger son travail sur le plan théorique, que la littérature demeure un des instruments les plus féconds de connaissance de l’humain.

 

 


L'homme qui frappait les femmes est l'un de ces romans dont je ne saurais dire si je l'ai apprécié ou non : ainsi, je n'écrirais pas qu'il s'agit d'un bon livre, mais plutôt d'un texte intéressant.

 

Le titre est explicite et l'on ne pourrait résumer plus simplement l'histoire, celle d'un homme qui aime frapper les femmes. Le roman est court mais la lecture est néanmoins difficile car le thème abordé est non seulement profondément immoral, mais en outre les faits sont racontés sans honte ni aucun remord ! En effet, à la façon d'un journal intime, le récit fait l'apologie des exactions commises par le narrateur depuis son adolescence. Cependant, ce texte est écrit d'une telle manière qu'il s'apparente plus à une confidence couchée sur le papier une nuit d'insomnie : j'imaginais ainsi un vieil homme fatigué de lui-même et s'abandonnant à ses souvenirs, ses yeux vitreux tournés vers l'intérieur, s'observant tel qu'il fut durant toutes ses années sans parvenir à en saisir l'effroyable vérité. Un fou ? Ainsi, bien que le récit se concentre sur les violences commises envers les femmes, il ne s'agit pas du thème véritable de ce roman : bien que sous-jacente à l'histoire, c'est la psychologie du personnage qui est approfondie par l'auteur et doit retenir l'attention du lecteur. 


"J'éprouvais cependant de grandes lassitudes. Il y avait quelque chose de lisse et de monotone dans la succession des semaines, et même d'insupportable : ce n'était donc que ça, le bonheur ? Certains jours, l'excitation de mes dérapages me paraissait désirable. Je l'imaginais se répandre sur ma vie. Mais il fallait tenir, car il était impensable de me livrer en pleine lumière à mon penchant." 


Le récit relate la vie du narrateur, toutefois les années qui composèrent sa vie sont peu développées et très succinctes. Dès lors, le lecteur prend rapidement conscience que les seuls éléments qui marquèrent son existence et dont il se souvient dans sa vieillesse sont les femmes qu'il rencontra et les actes violents auquel il s'adonna. Malheureusement, il est difficile de se sentir captivé par ce roman car, si l'on met de côté les descriptions de la violence qui s'empare du narrateur, les personnages sont extrêmement creux : le texte compte difficilement quelques descriptions physiques ou traits de caractère et il n'y a aucune matière derrière leurs prénoms. Rien, sauf peut-être leur sexe ? Ainsi, le texte se résume à des hommes et des femmes sans visage, sans personnalité, sans passé : il s'agit d'un homme violent et tourmenté qui bat des femmes qui ne sont que cela, des femmes battues. Il s'agit d'un choix littéraire intéressant car le lecteur est amené à lire le récit d'une vie qui devient rapidement le récit d'un vice : progressivement, les quelques descriptions des premières pages disparaissent pour laisser plus de place à la violence qui grandit avec le narrateur. Cependant, la violence détruit le texte comme elle détruit le narrateur car il est laborieux de lire un récit qui ne comporte aucun sentiment. En concentrant son écriture sur le vice qui habite le narrateur, Aymeric Patricot a oublié qu'un texte, pour être lu et apprécié, doit contenir des émotions ainsi que quelques traits de caractère marqués afin de donner de l'épaisseur aux personnages et de permettre au lecteur de s'identifier à l'un d'eux - ou au moins, de se les rendre familiers. Hélas, ce texte n'est absolument pas vivant et le lecteur est contraint de demeurer à l'extérieur de l'histoire, tel un spectateur inconnu et indésirable.


"Je me suis alors enfermé avec ma femme, et ma fureur a fini de s'en donner à coeur joie. J'espérais que mon fils oublie tout ce qu'il avait vu. Nous devions nous-mêmes être suffisamment forts pour surmonter ces cauchemars, et c'était un cri qui perçait en moi, sans auteur ni destinataire, un cri terriblement puissant que personne n'entendait mais qui me blessait, infiniment." 


Par conséquent, le récit est entièrement construit autour de la violence qui habite le narrateur, le domine et le plie chaque jour à frapper des femmes. J'ai parfois eu le sentiment qu'il ne s'agissait pas d'un roman, mais plutôt d'un essai : j'ai eu la désagréable sensation qu'Aymeric Patricot souhaitait convaincre ses lecteurs que les pires êtres ne sont parfois que les victimes malheureuses d'un esprit dément et torturé. Ceci peut être vrai, d'ailleurs on l'entend fréquemment dans les tribunaux, mais cela n'excuse en rien les actes perpétrés. La folie d'un homme ne peut excuser sa folie envers ses semblables ! Je pense que la démarche de l'auteur est maladroite car dans sa tentative d'expliquer et de justifier des actes violents et meurtriers, il sous-entend qu'un homme peut être dissocié de ses vices et devenir lui-même une victime de ses actes. Or, cette déresponsabilisation fantaisiste m'a profondément fâchée. Ainsi, ce ne sont pas les choix d'écriture ni les choix narratifs malheureux qui m'ont réellement irritée, mais plutôt l'opinion défendue par l'auteur dans un sujet aussi sensible.


Le roman est suivi d'un postface qui s'apparente à une thèse et qui justifie assez longuement l'écriture de ce roman. Grâce à ce postface, le récit gagne en entendement : on découvre que l'écrivain ne souhaitait pas faire réagir ses lecteurs au sujet des violences envers les femmes, mais plutôt leur faire ressentir l'Insoutenable. 


"L'Insoutenable, c'est l'inconcevable pesant sur notre corps. Le mystère pénétrant nos organes. Le flétrissement sans raison de la chair. L'impossible ou le mystérieux, mais lestés de ce poids qui vous fait disparaître.

L'Insoutenable, ce sont encore ces parties de votre esprit qui se laissent écraser, s'effritent, pourrissent et dépérissent - brouillant toute lucidité. Les territoires qu'on laisse de côté parce qu'ils sont malades. Les blessures qu'on sent bourgeonner sans rien pouvoir y faire et dont on espère qu'elles ne gagneront pas l'espace entier. Les nécroses, les parts aveugles, les entailles, les vides, les hontes, les sentiments qui bouillonnent, brûlent et salissent tout ce qu'ils approchent.

Ce sont les choses qu'on aimerait supprimer mais qu'une amputation ne réduirait pas. Les pensées qui vous rendent fou mais dont le raisonnement ne viendrait pas à bout. Les pustules dont il ne faut pas s'occuper sous peine de les voir contaminer votre organisme. Maladie, douleur, rancoeur, remords... La saloperie même de la mort qui entre en vous pour ne plus jamais vous quitter. C'est tout cela mis ensemble, l'Insoutenable, et dans son territoire tout est métaphore de tout, tout lorgne vers tout, tout grimace et finit par éclater dans un rire immense."


Aymeric Patricot, imprégné de cette sensation insupportable et malsaine, a ressenti le besoin de la porter sur le papier et d'en montrer la puissance destructrice : cette histoire n'est donc qu'une enveloppe, un emballage qui lui a semblé le plus approprié à son projet. Dès lors, non seulement tout est imaginé, mais le récit ne cherche à être plausible : l'auteur ne s'est pas intéressé aux faits ni à leur vraisemblance, mais plutôt à leur source ! Les mots ont donc été modelés pour donner vie à ce sentiment qui gronde en chacun de nous, cette pulsion animale instinctive qui invite à fuir ou à briser ce qui nous agresse. L'Insoutenable, une sensation qui oppresse mais qui n'est autre qu'une alerte créée par un esprit qui s'inquiète de lui-même.


"Aujourd'hui, j'ai du mal à ne pas voir dans l'énergie brute qui s'exprime dans ces pages quelque chose relevant d'une sorte de révolte profonde contre le sort qui nous est échu, contre l'humiliation quotidienne, contre une certaine condition, misérable, dont on ne sait pas trop si elle relève d'un contexte médical, familial, économique ou métaphysique. L'expression d'un cri fondamental, qu'il me paraît indispensable de pousser un jour ou l'autre sous peine de ne jamais avoir pressenti ce fil minimal de conscience révoltée nous permettant de survivre et d'apprécier l'existence dans ce qu'elle a de plus viscéralement sensible."


Finalement, je crois que l'Insoutenable aurait pu être mieux illustré et avec plus de délicatesse et de finesse. Explorer ce sentiment puissant et qui domine de sa présence tout raisonnement est très intéressant, néanmoins je pense que le choix d'écriture de l'auteur n'est pas le plus judicieux. N'était-ce pas facile de choisir un homme violent malgré lui, qui se délecte à frapper les femmes alors qu'il souhaiterait pouvoir contrôler ses pulsions ? Le texte aurait pu être mieux travaillé, gagner en profondeur et en réflexions et ainsi, mieux illustrer le combat psychologique de cet homme contre ses propres démons. Malheureusement, le récit demeure en surface des questionnements et des sensations, le lecteur ne plonge pas dans la noirceur de cet Insoutenable et ne fait que l'effleurer, de loin. L'homme qui frappait les femmes n'est donc pas à la hauteur des ambitions de son auteur et seul le postface permet de comprendre les intentions originelles de celui-ci. En conclusion, une démarche intéressante mais qui n'est pas menée à son terme.

 

Je vous propose d'écouter une retransmission d'une interview d'Aymeric Patricot, produite par Europe 1 :


 

Je vous invite également à compléter votre découverte par une seconde écoute, cette fois sur France Bleu, lors de l'émission "Une minute Un livre" :


 

Je remercie sincèrement Gilles Paris et son équipe pour la confiance dont ils m'honorent, ainsi que les éditions Léo Scheer pour cette lecture.

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