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21 août 2010 6 21 /08 /août /2010 21:56

Comme des ombres sur la terre,

Ecrit par James Welch en 1986, sous le titre original Fools Crow.


Publié pour la première fois en français en 1994, traduction de M. Lederer.



http://www.albin-michel.fr/images/couv/1/3/0/9782226215031g.jpgQuatrième de couverture :


1870, nord-ouest du Montana. Les Indiens Pieds-Noirs ont installé leur campement sur les bords de la Two Medicine River. Au cours d’une expédition contre les Crows, leurs ennemis légendaires, les jeunes de la tribu vont devoir prouver leur bravoure. Et l’un d’eux gagner son nom et sa place parmi les siens.

 Mais jour après jour, une menace se précise, les hommes blancs sont de plus en plus nombreux, de plus en plus pressants… une question se pose alors : se soumettre ou résister ?

Considéré comme un classique de la littérature américaine, le chef-d’œuvre de James Welch évoque avec une rare force poétique un monde ancien qui assiste sans le savoir encore à son crépuscule.

 

 

 

« L’oiseau se pencha et se mit à chanter d’une voix qui avait l’air de ne pas lui appartenir. Les notes s’élevaient, aussi douces et claires que celle du poitrine-jaune, et pourtant elles ne faisaient aucun bruit dans la pièce. Les paroles pénétrèrent dans l’oreille de l’homme qui cessa de ronfler … »

 

Comme des ombres sur la terre est le premier roman historique de James Welch. Peintre littéraire, ce romancier né en 1940 dans la réserve indienne Blackfeet de Browning - dans le Montana - a réalisé un chef-d’œuvre d’une triste beauté, imprégné de rêves et de traditions indiennes, bouleversant d’humanité.

 

Les premiers chapitres de ce roman m’ont déconcertée. J’attendais de la poésie, une description un rien lyrique, une nature transpirant au travers des mots et des individus encore innocents, préservés de leur ambition et de leur intelligence destructrice. Je trouvai, au bout de quelques phrases seulement, l’évocation de l’arme à feu : mousquet, « plusieurs-coups », balles, poudre. Quelques phrases seulement, et déjà la tristesse s’emparait de moi : impitoyable, James Welch ne laisse pas le lecteur rêver, ni espérer. Implacable, il le jette en 1870 sur le continent américain, dans le nord-ouest du Montana, pour assister au massacre d’un peuple à la sagesse infinie.

 

« Plume Folle poursuivit après une seconde de silence : « Un jour, les chefs blancs sont arrivés dans notre village pour nous apprendre un nouveau tour. Cela se passait pendant la lune-de-l’herbe-nouvelle. Ils ont gratté le sein de notre Mère la Terre et ont enterré des graines et des morceaux de chair de plantes sous sa peau. Nombre d’entre nous étaient surpris, mais Petit Chien nous a expliqué que c’était un bon tour et que bientôt de bonnes choses à manger allaient pousser. Les chefs blancs voulaient que nous quittions la piste des bisons pour faire pousser ces bonnes choses et nous en nourrir. Petit Chien et quelques-uns d’entre nous avons été nous installer dans le village sur la Rivière de la Pile-de-rochers et avons tenté de vivre comme les Napikwans. On a cultivé ces bonnes choses et même rassemblé des troupeaux de cornes-blanches. Mais les plantes mettaient longtemps à pousser, et donnaient une maigre pitance. Les cornes-blanches étaient filandreuses et n’avaient pas le goût de la viande-vraie. Après un hiver où nous avons eu faim tout le temps, nous sommes revenus chasser les cornes-noires. Petit-Chien lui-même n’a pas tardé à nous rejoindre. »

Le vieil homme engloba d’un geste le paysage et reprit : « Pourquoi cultiver ces plantes squelettiques quand les racines et les baies abondent autour de nous ? Nous pension que les Napikwans nous laisseraient en paix, car nous avions essayé leur voie et elle ne nous convenait pas. Pourtant, ils insistaient pour que nous renoncions aux cornes-noires et plantions leurs graines. (...) »

 

En ouvrant ce roman, le lecteur devient spectateur d’une période charnière de l’histoire ; mais quand les pages se tournent, il en devient presque acteur. La plume de James Welch possède une force prodigieuse. La poésie ne transperce pas ses mots, son écriture n’est pas originale, et pourtant le lecteur est envahi par la culture de ce peuple. Des textes qui collent à la réalité, un rythme lent mais authentique, et une nature vivant au travers des Hommes ; par une prouesse littéraire, James Welch fait revivre ses ancêtres disparus.

 http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/2/2e/Three_chiefs_Piegan_p.39_horizontal.png/800px-Three_chiefs_Piegan_p.39_horizontal.png

 

La profusion de termes nominatifs dès les premières lignes demande un temps d’adaptation de quelques chapitres : les Indiens se prénommaient selon les événements ou selon ce que la Nature offrait, et ces prénoms pouvaient changer si un événement notable – tel un acte de courage – survenait. Les termes désignant les éléments de la Nature – les astres, les plantes, les animaux, les fleuves, les bois, les rochers, etc. – étaient également empreints d’une signification profonde. Cela peut paraître déroutant lors de la lecture, pourtant nous nommons également les choses : la Loire, la Mer Méditerranée, le Soleil. La différence est plutôt dans la longueur de ces noms : ce peuple n’avait pas le souci de rendre les choses pratiques, mais plutôt de les rendre véritables et respectueuses de la nature des êtres ou des éléments. Les Indiens ne recherchaient pas la beauté de leurs prénoms, mais plutôt un reflet de leur nature profonde ; tel un livre ouvert, un prénom pouvait raconter toute une vie.

 

« Chien de l’Homme Blanc suivit des yeux l’Epine Dorsale du Monde qui barrait l’horizon du sud au nord et son regard s’arrêta sur Montagne Sacrée , laquelle se dressait un peu à l’écart des autres, moins haute mais trapue, et dont la face carrée de granit constituait un point de repère pour tous les passants, et en particulier pour les Pikunis, les Kainahs et les Siksikas, les trois tribus des Pieds Noirs, car à son sommet se trouvait encore les oreillers de crânes de cornes-noires disposés près des grands guerriers. Et sur ces crânes, dans le lointain passé, Tête d’Aigle et Poitrine de Fer avait eu leurs visions, et les animaux gardiens leur avaient donné la force de l’esprit et la fortune des armes. »

 

Certains lecteurs évoqueront le surnaturel et d’autres la magie pour qualifier le lien qui unissait, il y a près de 150 ans, les hommes à la Nature tout entière. Cette communion des êtres vivants, je l’attribue pour ma part à la magie de la Vie. Les indiens ne désiraient pas contrôler la Nature, ils l’honoraient ; chaque être vivant était respecté, des offrandes et des privations offertes en remerciements. Les Hommes tiraient leur force et leur courage d’un animal avec lequel ils formaient une parfaite union, suite heureuse d’un rêve longuement réfléchis, compris et accompli.

 

« Grand Soleil ! Nous sommes ton peuple et nous vivons parmi tout ton peuple de la terre. Je t’adresse une prière pour que tu nous donnes l’abondance en été et la santé en hiver. Beaucoup d’entre nous sont malades et beaucoup sont pauvres. Nous t’honorons comme Poia l’a enseigné à notre peuple du lointain passé. Accorde-nous de célébrer la cérémonie selon les règles. Notre Mère la Terre, nous te prions d’arroser les plaines pour que l’herbe, les baies et les racines puissent pousser. Nous te prions de rendre les quatre-jambes abondants sur ton sein. Etoile du Matin, sois miséricordieux envers notre peuple comme tu l’as été envers celui qu’on appelait le Balafré. Donne-nous la paix et permets-nous de vivre en paix. Chef Soleil, bénis nos enfants et accorde-leur une longue vie. Puissions-nous marcher droit et traiter les créatures, nos semblables, avec générosité. Nous demandons tout cela le cœur pur. »

 

Liés entre eux, les éléments de la Nature communiquaient durant leur sommeil ; les réponses étaient révélées, des solutions offertes. Un rêve donc, et c’est la destiné d’une tribu entière qui pouvait basculer. Cependant rien n’était acquis, et la sagesse du rêveur était éprouvée : offrandes, don de soi, périodes de jeûn et longs périples solitaires étaient le quotidien de ces hommes et de ces femmes qui obtenaient, au terme de leur quête, un bonheur mérité.


Un roman, mais ni héros, ni personnage principal ; seulement un guide pour accompagner le lecteur dans cette découverte d’une civilisation qui vit ses dernières heures. Chien de l’Homme Blanc est un jeune indien, appartenant à la tribu des Pikunis. Au fil des pages, il grandit, devient un Homme, et comme tous les siens devra se confronter aux exigences grandissantes d’un siècle qui se termine.

 

« Son mari. Une nouvelle fois, Peinture Rouge s’étonna d’être mariée et gardienne de son propre tipi ; et plus encore, il lui semblait incroyable qu’elle pût aimer Chien de l’Homme Blanc. Quand il partait pour la chasse, elle guettait son retour avec impatience. Et dès qu’il était revenu, elle adressait en silence des prières de remerciements et préparait des repas si copieux qu’il se plaignait de grossir. Il leur arrivait de temps en temps de dormir à la belle étoile loin du camp, nus dans leurs couvertures. Ils se racontaient alors des histoires de fantômes jusqu’à s’effrayer mutuellement, puis ils faisaient l’amour comme si la nuit se servait qu’à cela. Ensuite, elle lui racontait d’autres histoires et provoquait son hilarité par ses inventions extravagantes. Cependant, la façon dont il la serrait dans ses bras en dormant lui procurait un sentiment d’effroi – car elle se rendait compte que jamais elle ne pourrait vivre sans lui, sans leur amour. »

 

Ainsi emporté par la plume merveilleuse de James Welch, le lecteur vogue sur le fleuve tranquille et joueur qui traverse la vie des Pikunis ; bercé par des rêves qui le touchent au plus profond de son être, il découvre ce peuple ancien et aspire à leur sagesse. Brusquement, une rivière se jette dans le fleuve, bouleverse les mots et renverse les paysages. Sa traversée tout juste commencée, piégé entre deux eaux, le lecteur comprend alors qu’il est trop tard : l’homme blanc afflue de partout.

 

« -Mais comment pourrions-nous nous battre ? s’exclama Tête d’Ours avec fougue, comme si un feu intérieur couvait en lui. Tu vois ce qu’ils nous font. Ils sont trop nombreux et leurs armes sont plus puissantes que les nôtres. Il est mort davantage de Pikunis en un seul jour que depuis tous les jours qui ont suivi ma naissance. Ils tuent nos femmes et nos enfants. Ils tuent nos anciens. »

 

Des guerriers respectés découvrent des armes nouvelles et contre lesquelles ils sont impuissants. Leur sagesse, leur courage, leurs expériences ne comptent plus. Seule leur richesse peut désormais assurer leur survie; mais les plus belles peaux échangées n’apportent que quelques armes, moins puissantes que celles de l’envahisseur. Comprenant que leurs terres sont perdues, les indiens proposent la paix à l’homme blanc ; pour permettre à leurs enfants de vivre, ces hommes offrent leurs terres, leurs peaux, leurs chevaux. James Welch décrit l’homme blanc tels que le percevaient ses ancêtres, et l’innocence de ce peuple massacré ajoute à ce texte poignant une douleur qui perce le cœur et envahit l’esprit.

 

« ‘A tout instant les pilleurs peuvent pénétrer dans nos villages et nous anéantir. On dit que déjà quantité de tribus à l’est ont été exterminées. Ces Napikwans sont différents de nous. Ils ne s’arrêteront pas avant d’avoir tué tous les Pikunis.’  Chevauche-à-la-porte s’interrompit et regarda ses fils droit dans les yeux avant de poursuive : ‘ C’est pour cette raison que nous devons les laisser en paix, et même leur céder une partie de nos territoires de chasse pour qu’ils y élèvent leurs cornes-blanches. Si nous traitons sagement avec eux, nous pourrons en conserver assez pour nous et pour nos enfants. Ce n’est pas une solution agréable, mais c’est la seule.’ »

 

Un traité de paix est signé, puis deux. Ils s’accumulent et l’homme blanc acquiert toujours plus de terres, ne se préoccupant pas de respecter les accords signés. Les cornes-noires, piliers de la vie chez les indiens, sont chassés des grandes plaines. Très vite, les indiens s’en trouvent affaiblis, et à cette guerre perdue d’avance s’ajoute le fléau de la maladie : la vérole décime les tribus indiennes. Les survivants sont peu nombreux et la nourriture nécessaire, mais quand les hommes partent chasser, ils ne trouvent que la désolation sur leurs terres.

 

http://www.iyeska-et-son-univers-amerindien.com/washita003.jpg« Ils atteignirent bientôt la bordure du campement. Les masses noires étaient celles de tipis incendiés. Un chien gisait dans la neige. Il avait le poil brûlé et sa langue noire tranchait sur la blancheur de ses crocs. Le jeune homme aperçut quelque chose au milieu d’une plaque de neige noircie et à demi fondue. Il pressa son cheval. Son cœur se souleva devant le spectacle qui s’offrit à lui. C’était le cadavre d’un enfant sur le crâne calciné duquel il ne restait plus de cheveux. Des cendres noires s’étaient posées sur ses yeux grands ouverts. Trompe-le-Corbeau tomba de cheval et vomit la poignée de pemmican qu’il avait avalée dans la matinée. A quatre pattes, le corps secoué de convulsions, un filet de salive au coin des lèvres, il s’efforça de respirer à fond jusqu’à ce que cessent les nausées. Il s’essuya les yeux et la bouche, puis se redressa. Il vit alors les autres cadavres. La plupart avait été jetés dans les tipis en feu, mais tous n’étaient pas carbonisés comme celui de l’enfant. Des lambeaux de vêtements collaient encore sur les corps, et certains conservaient un peu de peau ou de cheveux. On voyait çà et là des yeux, des dents, des os, des bras et des jambes. »

 

S’achève sur ces tristes mots Comme des ombres sur la terre. La suite, se lit au travers du rêve américain. Yes, they could. Yes, they killed.

 

« « Tu peux faire beaucoup pour ton peuple », di Femme Plume.

Le regard du Pikuni se porta vers la rivière. Son coureur-de-bisons noir, sellé et bridé, attendait patiemment, les yeux fixés quelque part loin en aval.

« Tu peux les préparer pour les temps à venir. S’ils font la paix en eux-mêmes, ils auront une belle vie dans les Collines de Sable. Là, ils pourront continuer à vivre comme ils ont toujours vécu. Rien ne changera.

-Je ne crains pas pour mon peuple. Comme tu le dis, nous irons dans un endroit meilleur, loin des Napikwans, de la maladie et de la faim. Mais j’ai du chargin pour nos enfants et les enfants de nos enfants qui ne connaîtront pas la vie que leur peuple a connue. Je les vois sur la peau jaune, et ils sont habillés comme les Napikwans. Ils regardent les Napikwans et apprennent beaucoup d’eux, mais ils ne sont pas heureux. Ils ont perdu leur voie.

-Ils perdront beaucoup de choses, admit Femme Plume. Mais ils n’oublieront pas la voie du passé. Les histoires se transmettront, et ils comprendront que leur peuple était fier et vivait en accord avec Ceux du Dessous, avec le Peuple sous l’Eau – et avec Ceux du Dessus. » »


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Je remercie chaleureusement les éditions http://media.cadeaux.com/images/operations-speciales/diamant13/logo-albin-michel.gifainsi que http://a34.idata.over-blog.com/500x115/2/77/77/84/Images-diverses/Blog-o-book.jpg, qui m'ont permis de découvrir ce chef d'oeuvre de la littérature amérindienne.

 

 

~~~ Pour aller plus loin ~~~


 

Promenez votre regard sur différents articles concernant James Welch, ici. Si vous désirez connaître les autres ouvrages de ce grand écrivain, cette page devrait vous renseigner :).


Je vous invite également à consulter la collection Terres d'Amérique, chez Albin Michel. Une collection riche et culturellement très intéressante : découvrez ! Albin Michel propose également la collection Terre Indienne, que vous trouverez ici.


Enfin, si vous souhaitez en savoir plus sur ce peuple disparu, je vous propose deux sites très complets - deux, parmi tant d'autres. Un clic ici, un autre clic par là.

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